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mardi 8 mai 2012

Rêveries portuaires

Elle :

Dans mon imaginaire, ils sont en bois, construits par des travailleurs acharnés et conduits par des capitaines aux longs cours, passionnés de pleine lune, d’histoires de méduses et de sirènes. Ils sont remplis de buveurs de rhum et d’amoureux de femmes dans tous les ports. Ils sont habités par des légendes qui parlent de fées et de petits garçons qui ne veulent pas vieillir. Il y a à l’intérieur des trésors cachés ou pas, et des odeurs corporelles qui s’amplifient avec le temps de navigation.
Mais pour vrai.
Pour dire la vérité, sans mensonges, sans ajouter de couleurs.
Ils sont bien souvent en métal, rouillés. Habités par des capitaines fatigués de s’ennuyer de leur femme et de marins qui ont bien hâtes à leur paie. La lune n’est pleine qu’une nuit par mois et il y a longtemps que les scientifiques ont fait la preuve hors de tous doutes, que les sirènes n’existent pas. Les marins boivent certes du rhum, mais c’est aussi pour se donner du courage, pour oublier leurs petits enfants qui grandissent sans leurs bras chauds et forts et pour avaler, même de travers, qu’ils ne sont pas là pour les faire voler au-dessus de l’herbe en riant!
Dans les cales, les trésors se marchandent aux plus bas prix possible, entre l’Asie et chez nous. Encore heureux que ce ne soient pas des réfugiés de la mer qui cherchent à n’importe quel prix un avenir pour leurs enfants.
...
Mais de tout ça ne reste rien, quand avec un café dans la main, je regarde sur l’eau ces immenses vaisseaux, lourds, qui se confondent avec l’onde et le ciel… Quand doucement je les vois passer entre les deux rives, faisant passer tous les oiseaux pour des mouches… Je me perds en douces rêveries et j’imagine des jours de rêve à côtoyer les baleines, les requins et l’eau cristalline des grandes mers. J’aime imaginer des histoires torrides entre l’immensité et les âmes esseulées. J’aime me perdre en rêveries remplies d’or et de diamants. J’aime croire que ces hommes aux bras musclés, le soir sur le pont, regarde la même lune que moi et s’inventent aussi des histoires, sur des gens comme moi, qui restent sur le plancher des vaches et qui ne prennent pas toujours le temps de faire tourner leurs enfants dans les airs, au-dessus de l’herbe en riant.
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Lui :
Perdu dans le ventre d’acier de ce titan marin, il était inquiet.
Il serrait les dents. La peur l’enrageait. Il la méprisait.
Ce rafiot en avait vu de toutes les couleurs, mais ils avaient toujours su s’en sortir. Les lames bouillonnantes avaient beau se pourfendre avec rage sur sa coque, il fendait la mer en furie. Les éléments se brisaient l’échine, le navire continuait sa route, les moteurs à plein régime afin de ne pas laisser la mer prendre le dessus.
Une panne des moteurs serait un scénario auquel personne ne voulait s’arrêter. Les marins sont parfois superstitieux.
Il criait ses ordres aux autres matelots, ses énormes mains couvertes de cambouis. Sa voix rauque à peine audible, le chef mécanicien devenait une sorte d’extension biomécanique en fusion avec les moteurs diesel.
On ne savait pas vraiment qui craindre le plus, la tempête ou le chef mécanicien.
Si cet homme avait été de nature divine, il serait sans aucun doute sorti affronter la tempête et lui foutre une raclée de l’enfer.
Les matelots le craignaient, c’est vrai.
Mais tous auraient traversé le Styx derrière lui, si la folie lui en avait donné l’envie.
Les capitaines s’étaient succédé, mais la compagnie ne mettant plus un sou sur ses bâtiments depuis belle lurette, personne ne voulait être responsable lorsque l’irréparable surviendrait.

Le dernier en lice était un vétéran ayant fait de bien mauvais choix de carrière. Mal lui en avait pris de choisir son équipage. La cargaison perdue la sanction était tombée. Sa tête avait roulé. On ne rigole pas avec le profit des armateurs.

 Le chef mécanicien l’avait remarqué, sa moustache touchait le col d’une bière dans lequel il semblait vouloir se noyer. C’était dans un port d’Irlande. Une taverne qui avait dû connaître les raids vikings tellement elle était vieille… Ou bien était-ce son état de décrépitude. Parfois, les âmes esseulées se reconnaissent dans les traces que laissent les ravages du temps. Chez les humains, on appelle ça de l’expérience.  Il était déjà connu dans l’ombre des marginaux.
Un ancien membre de son équipage qui avait pris pas mal de gallons grâce à son départ avait voulu le narguer. Le poing du chef mécanicien était tombé sur lui comme une volée d’enclumes.
Un marin était à l’hôpital, une amitié singulière venait de naitre. Le sang qui coule a parfois ce mystérieux pouvoir d’amalgamer les âmes.

Comme si Neptune avait influencé l’alignement des planètes, le vieux capitaine avait fini par remarquer le rafiot.
L’Eldorado… Un nom de bâtiment qui aurait pu sonner comme un appel à la richesse et au bonheur, mais qui en avait maintenant l’écho lugubre d’un caveau funéraire.

Allez savoir s’il s’était reconnu dans ce bâtiment en fin de carrière, mais un coup de foudre avait retenti jusqu’au fond du cœur de ce vieux loup de mer.
C’était décidé, ils feraient un dernier voyage ensemble.

Le vent hurlait de plus belle, les câbles claquaient et vibraient à se demander s’ils étaient animés d’une volonté à s’arracher vers les torrents d’eau qui assaillaient le bateau.
Sous le ciel lourd, loin des étoiles, une alarme retentit.
Les gyrophares se mirent à virer, éclaboussant les parois de leurs lumières rouge sang.

Les matelots figèrent, sentant le froid de la mort qui tentait déjà de les attirer vers le fond. Ceux qui étaient proches du chef mécanicien disent encore, en chuchotant, qu’à ce moment un sourire est passé furtivement sur son visage.

La voix du capitaine se fit entendre, l’ordre d’évacuer était catégorique. L’équipage s’entassa dans les deux canots de sauvetage.

Les matelots s’apprêtaient à recevoir le capitaine quand celui-ci claqua la porte et rompit les câbles. Le reste n’est que houle, roulis et nausée. Le temps qui s’éternise, qui étire le face à face avec la mort jusqu’à ce que la folie se pointe et nous enveloppe dans une gangue de torpeur hallucinée.

Le soleil perçait les hublots crasseux du canot vide que l’eau berçait sur le côté. À l’intérieur, une vague superposition d’odeurs. Une odeur âcre de poussière et d’huile, typique du matériel entreposé pour longtemps. Une odeur d’humidité saline, malsaine, mélangée à celle de la sueur et de la peur.
Le cri des mouettes retentissait, étouffé, dans le vaisseau abandonné.

Durant la nuit, pendant la tempête, les canots d’urgence s’étaient échoués sur une plage. Les matelots s’étaient réfugiés dans une jungle sans savoir si elle pouvait être hostile, désirant mettre une distance entre eux et la mer encore furieuse.

La lumière du matin leur avait révélé un petit paradis.
Ils s’étaient d’abord constitués en équipes pour explorer l’île, qui s’était avérée juste assez grande pour avoir une végétation diversifiée. Ils pouvaient compter sur quelques espèces de fruits et de noix, ainsi qu’une abondance de poissons variés.
Mais quelle ne fut pas leur surprise de trouver l’Eldorado échoué de l’autre côté de l’île.
Une brèche dans la coque, il avait labouré la plage et s’était éventré sur des rochers non sans avoir déraciné plusieurs palmiers.
Le choc avait été terrible.
À croire que le rafiot avait foncé sur l’île, les moteurs à plein régime.

Une odeur de tabac venait de la cabine de pilotage dont les vitres avaient éclaté. Un rire doux en fusait, parfois. Le Capitaine y était encore, la jambe droite pliée d’une bien vilaine manière. Du sang séché dans sa moustache et des lacérations causé par les éclats de verre. Il souriait, grillant sa cigarette lentement, avec la concentration d’un connaisseur dégustant un produit de luxe rarissime.
Ce ne fût pas une mince affaire de redescendre le Capitaine au sol, mais ils y arrivèrent à l’aide de câbles et d’une civière.
Le chef mécanicien riait. Cachant ses yeux mouillés derrière son rire tonitruant.

Ce soir-là, ils allumèrent des feux, en retrait de la plage.
Ils n’allumèrent pas des feux pour signaler leurs positions, mais pour le confort de la chaleur et le crépitement des braises qui éloignent l’humidité.
Ils tinrent tous conseil, comme une grande famille. Tout le monde souriait en évoquant la prédiction que le Capitaine terminerait sa carrière avec le vieux rafiot.
Il fût décidé que le bateau serait démantelé au complet, et que des caches d’entreposage seraient creusées. Ils furent aussi d’accord que le poste radio resterait dans la maison du capitaine.
Tous furent unanimes, sombrer dans l’oubli valait bien mieux que sombrer dans l’abîme… Sombrer dans l’abîme de la mémoire des humains.

Le temps passa.
Les années se succédaient dans ce coin de paradis loin de la turpitude des hommes.
Une annexe provenant d’un bateau de recherche arrivait sur la plage aveuglante et son sable doux. Un homme en complet blanc, suivi de 2 marins mirent pied à terre.
Quelle ne fut pas leur surprise de trouver quelques bâtiments, un quai, puis un village entier, propre, organisé.
L’homme représentait la compagnie d’assurance chargée de trouver des preuves de la disparition de l’Eldorado.
Quelques habitants lui dirent que ce bateau n’avait jamais été aperçu aux alentours.
Le représentant, après quelques conversations, avait fini par repartir, sous le regard amusé des villageois.
Il n’était pas dupe, mais ne pouvait rien prouver. Ne restait du bateau qu’une plaque découpée dans la coque, sur la place du petit village bucolique.

Un morceau de coque, rouillé, avec de belles lettres blanches : « L’Eldorado ». Le vrai, celui qui se tapit dans le cœur et que redoutent les banques et la cupidité des hommes.

lundi 24 janvier 2011

Un party, deux visions...

Lui :

La fête laisse parfois un goût amer.
Les souvenirs émergent, lentement, se frayant un chemin dans le brouillard mental ponctué par des élancements douloureux. Chaque battement de cœur pompe du sang qui s’engouffre et irrigue le cerveau comme un énorme troupeau de bison dévale une prairie, saccageant l’herbe, piétinant tout sur son passage, laissant un vague bourdonnement qui l’empêche de voir clair.
La vision trouble, l’air peine à se laisser respirer.
Le temps est lourd.
Comme l’existence.
…
Elle cherche son cellulaire.
Il sonne dans une poche, mais laquelle?
Elle se bât, eh merde! Elle l’attrape enfin. Elle a manqué l’appel.
Elle rage, voudrait lancer ce gobe-sous sur le mur, mais c’est aussi l’accès à tout son univers. Sa clé existentielle. Comme si, sans téléphone, ses amis disparaitraient à tous jamais.
C’est X… Synonyme de party, de plaisirs, d’interdits.
Les effluves soufrés qui émanent de ce nom sont aussi un gage de trouble. Elle se rappelle tout ce que cela a pu lui coûter. Ses relations, ses jobs, sa vie.
Mais tout cela devient abstrait, futile. Party… PARTYYY!!!!
Pourquoi résister.
À quoi bon assumer quoi que ce soit. Demain, elle fera le ménage et commencera à faire ce qu’il faut. Mais ce soir, ça peut attendre, encore.
…
L’armoire à glace qui filtre les indésirables la laisse entrer sur le site de cet énorme rave.
Elle est plutôt jolie, même si les filles, à son âge, ne sont pas encore sujettes aux attaques de la vieillesse, totalement indemnes, sans cicatrices  de la vie.
Le personnel de la sécurité est toujours sympathique avec elle.
Ca lui fait changement de ses parents. Ca lui fera des vacances. Elle rigole.
Ca pétille dans sa tête. Des bulles de plaisirs. Elle sait qu’elle est à sa place, enfin.
X  n’est jamais loin. Ses autres amis non plus.
Ils sont un noyau nucléaire sans attaches autres que le plaisir.
Ils donnent plusieurs noms au sens de leur vie;
Débauche, délire, liberté, émancipation, révolte, droit absolu, respect de soi!
Ils y ont droit.
Ils ne savent pas pourquoi, mais c’est comme ça!
Nom de dieu! Pourquoi s’échiner pour rien. Payer des taxes, travailler comme des bêtes pour crever sans avoir vécu?
Et se poser des questions…. Le voile se lève à nouveau. X lui propose une autre pilule. L’odeur du cannabis est intense, insistant.
« Ça passe encore mieux avec une pof là »… X a toujours un merveilleux sourire. Les yeux un peu rougies. Il a tout pour lui celui-là. Il voudrait bien qu’elle couche avec lui, mais il a une nouvelle copine presque tout les soirs.
Elle croit à l’amour final.
Le hit, la totale. Le mec qui saura faire s’arrêter le temps. Celui pour qui elle fera tout ce qu’il faut.
Ses pieds sont tellement lourds.
Elle boit encore un peu plus. C’est dégueulasse, trop sucré… Mais ça déménage, et ça lui donnera un peu d’énergie pour danser. Elle rit. Ses amis l’entrainent plus loin, dans la foule et la musique qui déchire l’air.
Les danseurs sont partout, elle suit le rythme qui fluctue. Les lumières colorées l’emplissent de joie et elle tente des les saisir au passage… Des rayons fabuleux qui la mèneront vers le bonheur. Elle se fatigue bien vite de ce petit jeu.
Difficile d’échanger avec les autres. Le son entre dans sa bouche, empêche sa voix d’en sortir.
Elle voudrait tant de choses, mais le temps file toujours si vite.
Elle voudrait…
Les questions se bousculent, et s’enfuient. Elle est libérée par sa soif de plaisir.
Elle est à sa place, fusionnée, onde d’énergie, de chaleur et d’amour. Elle ne sait plus vraiment d’où elle vient.
Le sol tangue… Elle ne tient plus vraiment et s’accroche, se laisse voguer dans la foule.
Puis il fait noir.
Elle se sent malade.
Ses parents vont encore l’engueuler… Elle les voit déjà, les bras croisés, la jugeant.
Ils ne comprennent rien.
Ils ne peuvent pas comprendre.
Elle se retrouve sur une civière. Son amie lui tient la main et dit…. Elle dit n’importe quoi.
Mais elle est là. Elle suit les ambulanciers en riant. Incohérente, mais tellement rigolote.
Elle l’aime, entre deux instants de présence. Elle angoisse un peu. Son corps est une fermeture éclair qui s’ouvre vers l’infinie…..
Elle n’a plus un sous. Elle a claqué sa paye.
Il faudrait vraiment qu’elle s’invente une nouvelle vie.
Demain… peut-être.






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Elle :

Au centre de la foule.
Au centre du monde.
Les yeux fermés.
Se laisser bercer.
Être seule, mais être touchée partout.
Par tous.
Se laisser aller.
Sentir son cœur battre au rythme du Dj, avoir chaud, rire et pleurer tout à la fois.
…
Festive dans tous les pores de sa peau, elle délire sa joie de vivre.
Elle délire la joie qu’elle s’applique à mesurer.
Elle est vivante.
VIVANTE.
Il fait froid, c’est l’hiver dans ce qu’il a de plus intense, mais la musique est entraînante, la lumière hallucinante.  Elle est heureuse d’être là.
En sécurité. Dans la foule, mais pour la fête, pas pour la contestation. Dans la foule pour partager un moment de joie, pas pour pleurer les disparus…
Au centre de l’espace, les sons vibrent, résonnent, les gens rient, chantent, sautent et festoient  ensemble. En chœur.
…
Elle a eu sa mère et son père au téléphone, plus tôt dans la journée.
Vivants eux aussi, tout comme son frère et sa cousine!
Ô joie!
Elle danse la vie qui revient doucement dans le cœur des siens, au loin là bas.
Là où le soleil a la saveur  du jasmin.
Là où la terre sent  les dattes mûres.
Seule au milieu de la foule, bercée par la cadence, éblouie par les lumières intenses.
Elle sent la neige sous ses pieds, sa tuque cache bien ses oreilles et elle a le bout du nez froid.
Et elle sourit, en pleurant un peu…
Elle est heureuse et vivante.
Oui!
VIVANTE!
Et les siens aussi!

lundi 8 novembre 2010

Le piège

Lui :
Il vient de jeter la carcasse du lièvre dans la poubelle.
La pauvre bête était raide, figée dans une position d’agonie.
En fait, la rigidité de la dépouille était telle, que si la fourrure n’avait étouffée un peu le bruit de sa chute, il lui aurait semblé jeter un bout de bois.
Cela lui avait pris des semaines pour l’apprivoiser.
Quelques légumes, des crudités, et beaucoup de patience.
Il était fasciné par la vie de cette bête apeurée, néanmoins subjuguée par la possibilité de se procurer de la nourriture si facilement.
Il aimait bien l’observer… Arrêter le temps pour se prêter à ce jeu de séduction animale.
Les mouvements rapides et nerveux des ses moustaches et de ses oreilles,  ensemble harmonieux, suggéraient d’abord la peur de la mort, puis l’apprivoisement de celle-ci.
Avec le temps, le lièvre venait de plus en plus se prélasser dans sa cour.
Un lien s’était créé.
Le rongeur avait trouvé une stupide carotte en plastique, et s’était étouffé.
Le lien s’est brisé avec le bruit du couvercle de la poubelle qui se referme bruyamment.
Ses pensées l’amènent déjà ailleurs. Il n’a déjà plus de temps pour ça.
La pluie froide lui gèle les os.
Il a tellement soif, lui qui est pourtant trempé sous l’averse.
Quel paradoxe.
C’est près de la source, petite cascade cristalline, qu’il avait d’abord vu le lièvre.
Il n’avait qu’à marcher un peu pour la trouver, un peu passé l’allée de peupliers.
Elle était là, et le clapotis joyeux de son eau fraiche chantait le bonheur de pouvoir y tremper ses lèvres. Il tend ses mains jointes pour recueillir un peu d’eau comme on ferait une prière.
Puis se redressant, les approches pour se désaltérer.
Une voix l’arrête, un peu urgente, décidée à l’interrompre.
« Monsieur? Monsieur? »
C’est la vieille voisine sous son châle et son vieux parapluie noir.
« Vous ne devriez plus boire de la source mon bon monsieur » dit-elle, de sa voix chevrotante. « Mon locataire d’en haut est tombé gravement malade de cette façon »
« Giardia intestinalis… La fièvre des castors…. Vous pourriez être malade pour le reste de vos jours »….
Ses mains s’ouvrent, laissant l’eau filer entre ses doigts pour s’écraser en grosses gouttes sur ses chaussures.
Il hoche de la tête, un peu contrarié, mais reconnaissant.
Quelle illusion, un leurre destiné à le contaminer.
Sa montre se lamente, s’il ne reprend pas ses esprits, il manquera son rendez-vous avec la belle.
Il n’en dort plus. Elle peuple ses rêves, et aussi ses fantasmes.
C’est un ange, flottant comme une plume divine, virevoltant dans l’air qui se raréfie, chaque fois qu’il la voit.
Déjà, il n’entend plus la vieille voisine… Sa voix est occultée par ses pensées, il est obnubilé par les souvenirs de cette femme onirique qui le transporte, entre le désir et la souffrance.
Ce soir, il lui annoncera son amour.
Elle le trouve drôle et attachant, il l’avait entendu, en sortant de classe, alors qu’elle discutait avec une copine.
Il marche comme un automate, dans la pluie. Le quartier des ouvriers se déroule comme le décor d’une pièce de théâtre, avec ce je ne sais quoi de faux… Un décor factice sorti de l’imagination d’un scénariste déjanté.
Et les nuages qui n’en finissent plus de se vider, de cracher leur pluie torrentielle.
Le parc se pointe déjà au bout de la rue.
Accueillant, avec ses bancs parsemés ici et là, à l’abri sous les arbres. Il ferme la rue, ou la borde, en fait. Il est protégé d’une colline sur tout le long. Elle est couverte d’arbres et de gros rochers placés dans un souci de paysagisme architectural. C’est une vision apaisante, mais quelque chose cloche… Une odeur chimique indéfinissable, âcre. L’absence de gens. Pas de vieux qui reposent leurs jambes et regardent leurs derniers jours s’écouler paisiblement. Pas d’enfants non plus. Courant dans tous les sens, meublant la lourdeur du silence avec leurs rires joyeux.
Personne sauf la femme de sa vie, et un homme.  Son sourire le fait fondre… Son regard l’achève, il est conquis. Jusqu’à ce qu’elle embrasse tendrement son cavalier.
Elle semblait heureuse de le voir.
Le sol chavire sous ses pieds.
« Regarde, c’est lui, mon camarade de classe! Il est super gentil! » Dit-elle à cet homme qui devient de plus en plus flou.
À son tour, elle disparait, pour s’estomper complètement alors qu’il continue son chemin, mort vivant ne sachant plus choisir entre la vie, ou la mort…
Il marche, gravissant la colline, jusqu’à atteindre le sommet.
L’usine est là.
Comme un énorme monument érigé à la gloire de moloch, la terre précipite ses enfants dans son brasier. Sa bouche crache d’énormes colonnes de fumées, volutes toxiques se lançant à l’assaut du ciel, voilant le soleil et l’espoir.
Ce soir, il ira y porter son cv.

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Elle :

Mon grand-père est en train de mourir.
Mon père souffre de la même maladie. Il en mourra aussi.
Ils vont mourir de ce qui a permit de faire vivre notre famille.
Ce n’est pas un hasard, une malédiction familiale.
Ils sont des centaines dans ce cas.
Et pour cette raison.
La mine fermera.
Nous n’entendrons plus les pulsations des sirènes diverses qui donnent le rythme des jours.
Nous ne sentirons plus les odeurs qui caractérisent mon coin de pays.
Et plus jamais, ma fille avec ses copines, ne pourrons fumer en, en regardant les cheminées fumer plus qu’elles, en se disant : « Pfff, elles polluent plus que nous autres… »!
Son père, mon homme, est plus chanceux que le mien. Il n’a pas travaillé si longtemps avec cette pierre si douce qu’on dirait de la soie. Il ne mourra pas de son labeur et j’espère de tout cœur, que ce sera de vieillesse.
…
Mon grand-père est en train de mourir. Il souffre. Ses poumons l’étranglent.
La mine aussi manque d’air. Plus personne au monde, sauf dans le tiers-monde qui ne peut s’offrir le luxe de la santé, ne veulent plus les fruits de ce cratère qui atteint presque la superficie de la grande île, Montréal.
La mine s’étrangle elle aussi.
Pour cause de dangerosité.
Et un jour.
Ma ville mourra aussi, faute d’énergie, d’oxygène et de vie.
Un jour ma ville sera morte.
Morte de n’avoir vécue que pour faire vivre nos familles tout en faisant mourir nos hommes qui s’y sont donnés avec la joie de pouvoir faire vivre leur famille.
…
De ma fenêtre je vois la cour d’école vide. Comme un cœur sans amour, une école sans enfants, c’est triste et pathétique. L’école est fermée. « Plus assez de densité démographique », belle phrase pour dire que tout le monde est parti.
Mes voisins partent en ville.
Ou plus au nord.
Là où les mines donnent à rêver de bijoux et de monnaie d’échange sur le cours mondial des marchandises. Marchandises dont on n’a pas tellement besoin, mais dont on rêve tant !
Mes voisins partent et je devrai le faire aussi.
Pour ma fille.
Pour qu’elle trouve son propre pouls quelque part où l’horizon se trouve plus haut que 2000 pieds en dessous de la mer.
Pour que la vie batte à nouveau dans les rêves que l’on doit avoir à cet âge là.
Mais l’idée de partir m’attriste.
Je repousse l’échéance, comme on repousse la fermeture des cheminées qui fument. On vit, la mine et moi, les derniers battements de cette ville et on profite du temps qui passe.
Et il passe toujours trop vite, devant une mort annoncée.






dimanche 17 octobre 2010

Bleu

La photo choisie (déclinée en deux façons) n'a pas été choisi pour la qualité technique de celle-ci, mais bien pour la qualité "scénographique" qu'elle a inspirée aux deux auteurs. Ils se promenaient, un matin (une fin de nuit plutôt) d'été, ils s'étaient levés tôt pour attraper le soleil qui se lève. Il ne s'est finalement pas levé ce matin là, les nuages lui ont volé la vedette... Mais ils ont été témoins de cette ville qui s'éveille, ou qui s'endort, selon les personnes, et en sont encore ravis, lorsqu'ils y repensent.
Bonne lecture !

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Lui :

Clown blanc, clown auguste…
Connaissez-vous la  commedia dell’arte ?
Le Capitan, le Polichinelle, Pantalon et les Zannis ?
Les masques…
Le clown blanc, si élégant, digne, autoritaire, qui fait valoir l’auguste, avec son nez rouge et ses souliers trop grands.  
Malgré sa bonne volonté, le clown auguste qui enchaine les accidents et les pitreries.
Son univers  déstabilise le clown blanc, qui le domine.
Celui-ci semonce alors le clown auguste de sa prose étudiée :
"Vous êtes en état d'arrestation pour avoir troublé l’ordre publique, comprenez-vous?  Vous avez le droit de retenir les services d'un avocat sans délai, nous vous fournirons un avocat si vous n'avez pas votre propre avocat. Tout ce que vous dites peut être utilisé en cour comme preuve.  Comprenez-vous? Souhaitez-vous parler à un avocat? "
C’est une invitation à participer à la grande comédie humaine, avec les grands. Monter sur les planches et y jouer sa vie.
Derrière son masque, le clown blanc verse une larme, comme un Pierrot le ferait. Si son rôle n’est pas assez bien joué, il se retrouvera jugé, lui aussi.
De ce fait, le clown blanc se retrouve parfois dans la position du clown Auguste.
Les rôles sont inversés…
La comédie évolue, devient une tragédie.
C’est une pièce cynique, cruelle, avec des histoires d’amours et des revirements à couper le souffle.
Elle se passe tout près de vous, si vous sortez un tant soit peu.
Pas besoin de faire la file pour entrer dans ce théâtre aux allures de palais, pour voir la comédie de la justice.  Le théâtre de rue  est beaucoup plus vivant, plus accessible, voir même, interactif !
Le badaud, le passant, peut s’y retrouver et devenir comédien. 
Découvrir le grand jeu, peut-être y prendre goût, en rester marqué à jamais.
Rire et pleurer, comme spectateur ou acteur. Improviser, ou suivre un scénario bien ficelé.
Être agent libre, ou jouer dans l’échiquier.
Qui gagnera le cœur de Colombine ?
Et à qui Colombine brisera t’elle le cœur ?
Quelle sera votre stupéfaction de réaliser que soudainement, le miroir s’est inversé. Que les comédiens sont devenus spectateurs et vous observent, dans votre propre pièce.
Serez-vous flamboyant ? Arriverez-vous à charmer les critiques, ou ceux-ci vous immoleront-il sur l’autel de la popularité, désintéressés par la banalité soporifique d’une existence normale.
 Sombrerez-vous dans les affres d’un clown auguste, tout juste bon à susciter l’irritation et la colère des clowns blancs.

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Elle :
Toute la semaine, attendre que vendredi arrive. Se lever du lundi au vendredi, tous les matins la même chose, des toasts, un café et la solitude. Tous les jours de la semaine les mêmes gestes banals… Les mêmes routines. Marcher 10 minutes vers le métro, prendre le métro, se sentir seul, malgré les sourires qu’on essaie d’échanger avec les autres. Sortir du métro, acheter le journal, marcher 15 minutes pour rentrer au boulot. Saluer Roger en passant chercher son café et arriver devant la porte du bureau, respirer un grand coup. Se rappeler que ce travail est essentiel à notre survie. Sourire, oui sourire !
Soupirs…
Une fois assis, faire ce que doit, mais attendre. Attendre la pause, attendre l’heure du dîner, attendre la pause encore et enfin… Attendre la fin de la journée. Et sur le chemin du retour, se demander pourquoi attendre au fond. Qu’est-ce qu’on fera de si important, de si intéressant dans la soirée ? Sinon manger un macaroni devant la télé que l’on trouve si fade et sans intérêt. Que fera-t-on de notre vie ce soir ? Si peu, si peu. Il est loin le temps où la croyance de pouvoir changer le monde existait en nous, il est loin le temps où les amitiés fleurissaient dans notre salon, verres de vin à la main et rires à profusion ! Il est parti avec lui, quand il a fait ses bagages, quand il est parti. Ce temps où la vie coulait dans nos veines, ce temps où on avait dédié notre vie à cet homme si grand, si fort, si parfait. Cet homme qui remplissait nos nuits de magie, nos jours de mots d’amour. Tiens… Depuis combien de temps on est comme ça seul et sans but, à attendre que ça passe ? Un, deux… Quatre ans ? Déjà ? On s’enfonce et pourtant personne ne se rend compte. On vit, on respire, on mange, on travaille, on nourrit le chat. On se lave même, on arrive à aimer notre reflet dans le miroir. Mais on s’isole, encore et toujours.
Alors on se repose sur les gestes essentiels à la survie. Manger, dormir, travailler, marcher. On rêve de voyages, de grands départs, on rêve de s’ouvrir enfin à la vie et d’entrer en contact, alors on sourie… Oui on sourie… Mais ce sourire n’arrive pas à illuminer nos yeux. Pas encore. Alors on garde espoir. Hein qu’on garde espoir ?
Soupirs…
Mardi, mercredi, jeudi… Toujours pareils, à peu de choses près… Parfois il fait soleil, parfois il vente, il pleut et parfois même, il fait une chaleur à faire fondre les glaciers…
Mais le vendredi. Oui le vendredi…
L’attente ne sera pas veine. Le vendredi est un soir spécial, c’est le soir où on peut enfin exister vraiment, où on n’est plus seul. Le soir des lumières intenses, le soir où l’air qui entre dans les poumons oxygène le cerveau et le cœur. C’est aussi, très souvent soir de fête sensuelle. Le vendredi, c’est le soir pour nous, où grâce à ce que le beau petit cul nous vend, cette camelote rose ou bleu, ou blanche et où enfin, on ne se souviens plus ni notre nom, ni surtout le sien, le soir où le film de ses pas dans les escaliers ne revient pas nous hanter… Soir où la fête s’empare de nos neurones, soir où les sens en transe, on entre dans la danse, un soir où la peur n’a pas loi sur nos sens, nos désirs, sur qui on est vraiment. Il suffit d’avaler ce truc, d’entrer dans ce club, si branché et de danser. Danser, danser, danser… Danser seul ou ensemble avec les autres, les touchers, les embrasser, les lover… Ne faire qu’un avec la terre, ne faire qu’un avec la musique, la lumière et tous les bras qui frôlent, qui enlassent et toutes les bouches qui rient, qui parlent et qui chantent. Et qui parfois embrassent… Comme on aime embrasser… Comme c’est bon, d’enfin se sentir libre, libre libre !
Soupirs…
Sortir au petit matin, un peu échevelé, beaucoup lessivé.
Sortir au petit matin, regretter un peu de ne pas y arriver sans ce « petit miracle » chimique. Mais savoir si fort, si fort au fond de soi que sans ça. On en crèverait ! Sans ça on n’y arriverait pas. En pleurer de rage, se dire qu’il faut sortir de la torpeur. Mais s’échouer dans notre lit, enfin paisible, dormir jusqu’au dimanche parfois même… Et recommencer le lendemain. Recommencer cette comédie.
Sourire, sourire dans le métro, au boulot, à Roger au café, sourire à notre chat même… Mais être seul, seul et seul encore… Jusqu’au vendredi suivant.
Soupirs…
La semaine sera longue.

mercredi 13 octobre 2010

Les Fou de Bassan

Elle :
Je bute sur cette histoire de fou de Bassan qui me trotte dans la tête depuis une semaine. L’envie de raconter l’épopée d’un fou de Bassan solitaire qui est obligé d’être solidaire avec toute la colonie et ses envies de départs, ses désirs d’être ce qu’il n’est pas au fond.
Mon personnage aurait un dialogue intérieur fort, puissant. Se remettrait en question avec drôlerie et lucidité.
Mais je tourne en rond, je n’avance à rien et le temps de publier est dépassé depuis dimanche passé…
…
La vérité c’est qu’en fait cette image de Fou de Bassan me touche beaucoup. On dirait qu’il se cache derrière cette branche d’arbre. Je me cacherais aussi à sa place ! Il y avait tant et tant de bruit à cet endroit, tant et tant d’oiseaux aussi! Le guide qui expliquait leur façon de vivre, a raconté qu’un fou de Bassan part jusqu’à trois jours pour se nourrir. Trois jours en mer, seul. Que ça doit faire du bien me suis-je dit aussitôt.
…
Je suis une personne grégaire pourtant. Du moins je me suis toujours définie de cette façon, tous mes amis pourraient aussi le faire. Je me sens pourtant en mutation présentement. L’âge peut-être? Un changement majeur semble vouloir faire place et je m’en rends compte à cause grâce à la façon dont je bute sur ce texte. Je regarde l’image et je n’ai que l’envie de partir moi aussi loin, en mer. Seule? Je ne crois pas. Mais loin, ça oui! Changer de vie, comme on change de peau. Pas ma vie familiale, ni amoureuse, mais tout le reste, oh oui, je partirais et me rebâtirais ailleurs. Être un fou de Bassan, je me perdrais en mer, je ne reviendrais pas vers cette colonie où tout semble ardu, où la survie prime sur tout le reste. Vous me direz que ce sont des oiseaux, qu’ils ne s’en rendent pas compte, que c’est comme ça. Qu’en bons vivants ils font ce pour quoi ils sont sur la terre. La reproduction de l’espèce. C’était ça pour nous aussi, avant. Avant que l’on se mette à penser, à mutiler transformer notre planète pour tous nos besoins qui ne cessent de gonfler… Jusqu’à l’éclatement!
…
Ce fou de Bassan me renvoie à mes propres contradictions. L’envie de faire partie d’une colonie, d’être entourée et le besoin de plus en plus pressant de me centrer, de réduire le cercle. Le besoin de tout foutre en l’air et rebâtir ma vie simplement et de ne pas quitter le confort que je commence à peine à ressentir. Avoir totalement envie de partir de zéro, mais en même temps avec la peur au ventre de tout perdre, ce qui me définit depuis si longtemps. Perdre mes repères en sommes.
Comme le fou de Bassan je voudrais aller me perdre en mer pour me nourrir, voler de mes propres ailes, ne pas attendre un chèque de paie, ni même l’approbation d’autrui pour prendre mon envol.
…
Dans mon histoire, ce fou de Bassan s’appelait Hector.  En mer il rencontrait baleines venues de loin, autres oiseaux partant plus au sud passer l’hiver rude qui s’annonce… Dans mon histoire, Hector faisait ce pour quoi il était né. Il se nourrissait, volait, se reproduisait, mais il voulait autre chose. Il voulait plus ou moins… Mais autre chose. La fin de l’histoire vous demandez-vous?
Eh bien, Hector comme nous tous… Ne peut changer sa nature profonde. Il peut en rêver la nuit, le jour, faire des plans, en parler à ses potes, à sa compagne de vie… Et pourtant ce qu’il est profondément, ne changera pas.
Comme moi.
Je balance. Entre mes rêves de solitude et ma nature profonde qui est d’être une rassembleuse, une grégaire…
Mais…
Et c’est la beauté d’être née humaine, plutôt qu’oiseau…
Et si je m’étais trompée sur ma nature profonde?
Et si ce que j’appelle ma nature profonde n’était qu’un masque, qu’une façon que j’ai eu de m’adapter à la vie? Si au fond je n’étais qu’une exclusive, une solitaire…
La question se pose.
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Lui :
On dit d’eux qu’ils sont fous.
Pas très loin des falaises, sur l’île Bonaventure… Ça sent bon la forêt de sapins. Le sentier est parfois abrupte, l’air est pur, un peu salin.
J’ai de bonnes bottes de marches, mais ma copine n’a pas pensé à changer de souliers… Nous pensions rester sur le bateau. Nous n’avions jamais pensé accoster sur cette île si fabuleuse. Qu’à cela ne tienne, personne n’est jamais mort à cause de quelques ampoules…
Je l’aime. Elle n’hésite jamais à partager nos folies, et elle sait s’ajuster à nos plans aussi vite que nos intérêts l’exigent.
À force de progresser, on commence parfois à apercevoir le bleu de la mer qui tranche avec celui du ciel.
Soudainement, on s’arrête. Il y a ce bruit qui résonne. Il vient de partout. Très guttural, presqu’à mi chemin entre le croassement et les percussions de bois.
Il enfle, fluctue, nous enveloppe. Ce bruit troublant nous indique quelque chose de grand, d’énorme. C’est excitant, mais aussi un peu troublant. Je n’ai jamais entendu rien de tel… Ou si, peut-être, pendant une émeute. Le centre ville résonnait, ses murs protestaient, amplifiant les sons de bagarres, de casses.  Les bottes cloutées de l’escouade anti-émeute chargeant, les matraques contre les boucliers, avertissant quiconque se trouvant dans leur chemin que ce soir risque de devenir un enfer.
C’est le son de plusieurs milliers d’individus, qui célèbrent, qui se battent, qui protestent. Un joyeux bordel communautaire.
Mais bon… Je suis sur l’île Bonaventure, pas à Montréal!
Nous débouchons sur la falaise, un spectacle impressionnant, presque surréel. Des dizaines de milliers de fou de Bassan.
Puis il y a l’odeur.
Elle vous prend au nez. À la gorge.
On ne sait pas trop, si on va s’y faire, ou bien s’en écœurer.
Le spectacle est tellement fascinant.
Ils sont partout, dans les airs, sur terre… Ils couvrent l’espace, le remplissent.
On oublie de regarder le panorama, la mer à perte de vue… Désormais presque banal.
Il y en a tellement. Incapable de se reconnaitre entre eux. Simplement rattachés à leurs nids.
Tellement absorbés à survivre et à perpétuer leurs routines, la nidification, la chasse, l’accouplement, la mort.
Ces oiseaux, à mon avis, sont d’une cruauté sans bornes. Ils s’attaquent entre eux, sans hésiter, et protègent leur nid à tout prix, sans jamais se poser de questions. La femelle est dominée, et doit se soumettre en montrant son cou, ou périr.
Si leurs rejetons tombent du nid, à quelques centimètres, ils le repoussent comme un intrus, prêt à le tuer, et le laisse mourir de faim… À moins qu’un voisin s’en charge à leur place.
Ils  s’absentent très longtemps pour trouver de quoi se nourrir, parcourant des distances incroyables pour revenir à bon port. Leur technique de chasse est redoutable, lorsqu’ils piquent vers leurs proies, déjà mortes avant de le savoir.
C’est une communauté fascinante et terrible à la fois.
Les fou de Bassan…
…
J’ai l’impression de voler depuis tellement longtemps.
Mon crâne résonne. Lors de ma dernière piquée, j’ai due heurter quelque chose.
Je ne sais plus ou je suis. Alors je vole.
Je finirai bien par retrouver mon chemin, une référence, un indice qui saura bien m’indiquer le chemin vers mon nid.
En attendant, j’ai l’impression de tourner en rond. Je suis habitué à voir la mer défiler sous mes ailes et parfois, quelques maisons de pêcheurs aux couleurs vives. Les maisons sont devenues de plus en plus nombreuses, la lumière est plus glauque, l’air me brûle les poumons et me tourne la tête.
J’entends ce bruit ambiant qui fait vibrer mes os. Tout n’est qu’une immense vibration, enrobé d’une odeur de pétrole et de diesel.
Bientôt, ma compagne va être trop faible, elle qui m’attend depuis si longtemps… Elle n’occupe pas souvent mes pensées. C’est naturel pour nous, d’attendre l’autre. C’est dans l’ordre des choses.
Ce n’est pas comme chez les humains d’en bas.
Il y en a tellement. Ils sont partout, dans leurs coquilles bruyantes sur quatre roues.
Ils se cachent du soleil, je ne les vois jamais nourrir leurs enfants. Ils sont toujours en mouvement, stressés, anxieux.
Ils semblent vivre dans la propreté, mais couvre l’air et la mer de leurs déchets.
Je vois leurs nids monstrueux à perte de vue. Ils partent le matin, reviennent le soir. Sans buts.
J’entends les sirènes, je sais qu’ils sont capables de tout, mais pas seulement entre eux… Ils sont capables du pire pour tout ce qui les entoure.
Par une des fenêtres d’un de ces énormes récifs qu’ils habitent, j’entends une violente dispute. La femelle se montre pourtant soumise, mais le mâle continu, s’acharne… Je ne comprends pas.
Il l’a  pourtant reconnu comme sienne, mais il persiste à la traiter comme nous traitons les intrus.
C’est une communauté fascinante et terrible à la fois.
Les humains…