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samedi 18 février 2012

À tire d'ailes

Lui :

Ma grand-mère me disait toujours…

-Il faut nourrir les petits moineaux du Bon Dieu!
-Mais pourquoi, grand-maman?
-Parce qu’ils vivent de rien, d’un peu d’eau, de pain et de simplicité.
-Ah…
Je continuais à les observer, sautillants, affairés à picosser la mie de pain sur le trottoir.
Rêvant de m’envoler dans le ciel à mon tour, avec si peu de besoins.
Plus tard, avec le temps, l’image des petits moineaux de ma défunte grand-mère est venue me visiter, au gré des responsabilités qui s’accumulent. L’hypothèque, les enfants, le couple. Puis vint la famille reconstituée, le travail, les embouteillages. Le prix des denrées qui ne cesse  d’augmenter alors que les salaires piétinent.
Pourtant, à bien y penser, le moineau d’Amérique est un des oiseaux les plus agressifs de sa catégorie.  Sans pitié, il attaque les autres oiseaux sans relâches, les pourchasses. Il prend toute la place et revendique l’espace. Il ne supporte pas la compétition.
Il doit manger sans cesse, chassant, fouillant, pour survivre et assurer sa reproduction.
Il a un but; survivre.
Il doit faire face à une foule de prédateurs.
Du coup, la simplicité et la félicité des « petits moineaux du Bon Dieu » m’apparaissent moins euphoriques.
Ma grand-mère me racontait que toute petite au manoir, cadette d’une famille de onze, elle adorait nourrir les pigeons près du grand ruisseau. Mais qu’à l’occasion, sa mère lui demandait d’en tuer quelques un pour faire un pâté.
Bien en peine, elle les appelait et ceux-ci, tout guilleret de la voir, accouraient pour se faire casser le cou.
L’apparence dans tout ça est qu’on ne peut se fier à quoi que ce soit. Si c’est trop facile, trop beau pour être vrai; c’est probablement le cas.
Comme lorsqu’elle fut victime d’une crise cardiaque. Une fois rendue à l’hôpital, son état stabilisé, le docteur nous avais dit qu’il devait la garder sous observation au cas où.
Simple procédure.
La frousse s’est estompée. On s’est remis à respirer.
On a préparé l’autre joue pour le destin.
Et il a frappé.
Le téléphone a sonné chez moi. Le lendemain soir. Mon parrain voulait parler à ma mère. Elle arrivait tout juste, encore vêtue de son long manteau et de ses bottes hautes. Elle pleurait déjà, sans savoir pourquoi.
Lorsque je lui ai passé le téléphone, elle s’est effondrée.
Grand-maman était partie.
Je crois qu’elle ne s’en est jamais vraiment relevée.
Elle est morte d’une seconde crise cardiaque, à l’hôpital. Alors qu’elle était sous observation.
Je commence à comprendre pourquoi je fais des cauchemars où je suis poursuivi, traqué.
Je commence surtout à comprendre qu’il n’y a rien à comprendre.
Il y a de quoi devenir craintif et suspicieux.
Superstitieux?
Grand-maman  connaissait toutes les superstitions imaginables et les mettait en pratique.
Encore aujourd’hui, je l’entends me dire :
-Araignée du matin, chagrin. Araignée du midi, souci. Araignée du soir, espoir… Laisse-la donc vivre timone!
Je ne pouvais prononcer adéquatement l’appellation « petit monstre ». Forcément, celle-ci m’a collé à la peau.
Ma grand-mère me disait toujours bien des choses…
Je crois que lorsqu’on est blessé par la vie, cicatrisé, effarouché par le souvenir de n’avoir rien vue venir… Je crois que le besoin impératif de trouver une façon de survivre fait son chemin et nous tend la main pour nous garder la tête hors de l’eau.
C’est peut-être ça, finalement, qui est merveilleux avec les oiseaux.
Ils ne réfléchissent pas…
Ils sont à l’abri des tourments de l’esprit.
Cependant, nous ne sommes pas des oiseaux.
Il nous reste les allégories. Les images. La bonté.
Grand-maman me parlait souvent de la Sainte Vierge.
Elle y croyait tellement. Elle savait le lot de la mère qui s’efface derrière ses enfants et son mari. Elle savait l’extraordinaire courage de Marie qui a dû endurer la vision de son propre fils sur la croix.
Mais elle ne me parlait pas de ça… Elle me disait plutôt qu’un jour, elle aurait sa maison, avec des oiseaux, qu’elle prenait la peine de me dessiner, avec au-dessus du toit, un soleil radieux. Dans mon souvenir, j’entends encore les crooners qui chantent à la radio. S’ils avaient pu savoir le plaisir qu’ils pouvaient lui procurer.

J’aimais bien lorsqu’elle se choquait avec le sourire en disant « scram!!! »
C’est bon, d’avoir la visite de sa grand-mère de temps en temps, à travers ce millier de choses qu’elle pouvait bien dire.

Allez, je « scram » grand-maman.
On se revoit plus tard.
Tu m’en as tellement dit…
Ça fait quoi…  Presque 30 ans maintenant.
Tu me manques encore.
___________________________________
Elle :
Tout doucement, ils viennent manger dans sa main. Ils sont volages, légers, mignons et peureux. C’est à tire d’ailes qu’ils viennent et repartent presque à la vitesse de la lumière! Ils sont légers et ça la fait rire! Combien de temps peut-elle rester là, à offrir pitances et amour à ces êtres ailés? Beaucoup! Ça fait rire ses enfants et son amoureux en est attendri. Il voit dans ce rituel de sa femme, toute la tendresse et la douceur qu’elle ne laisse passer que trop peu souvent. Quand il la voit comme ça, souriante, détendue et offerte au plaisir, une bouffée chaude d’amour l’envahit.
….
Quand elle marche dans le parc pour aller nourrir les mésanges, elle ne peut s’empêcher de penser à lui. Son père qui du haut de son presque rien, qui parlait fort et se vantait d’être tant respecté que les gens « viennent manger dans ma main ». Elle frissonne au souvenir de cette voix tonitruante! Car pour être craint il l’était.
Par tous!
Par sa mère, ses sœurs et elle-même. Toutes les fois où elle jouait à devenir petite comme une souris. Disparaître et ne pas faire de bruit. Être oublié par son père devenait plus qu’un jeu, mais un but à atteindre. Une façon de vivre doucement, sans faire de bruit, sans rien demander, ni espérer. Elle regardait ses sœurs et sa mère être aux petits soins, être aux aguets pour satisfaire toutes ces demandes, caprices et en était malade.
Elle doit se l’avouer aujourd’hui, c’est sa rigidité à lui qui l’a mené là où elle est. Sa force intérieure est calquée sur la sienne. Mais au lieu d’en abuser sur les gens qu’elle aime, elle poursuit son « œuvre » à lui. C’est à elle qu’elle s’attaque si durement. Elle n’est jamais assez bien, jamais adéquate, elle est insatisfaite d’elle-même. Quand elle se regarde dans le miroir, ce sont ces yeux à lui qui la jugent. Elle commence à peine à s’en rendre compte. Et ça la peine d’être devenue ce qu’elle a toujours combattu. Elle a tant et tant jugé ses sœurs et sa mère pour leurs abnégations, leurs soumissions à ce petit napoléon de petit salon! Et elle se devait d’admettre que bien qu’elle n’ait jamais plié devant lui, jamais baissé les yeux… Elle a intégré son discours jusqu’à la moelle et était devenue son propre bourreau.
Quel exemple fait-elle pour ses propres enfants?
Elle s’en veut un peu pour son manque de douceurs, pour ses peurs de décevoir, sa recherche d’être plus que parfaite toujours et tout le temps.
Elle regrette les instants d’amour volés par son manque d’abandon dans les bras de son amoureux.
…
Elle continue à marcher, en faisant craquer la neige sous ses pas… Elle tente de respirer profondément, une larme coule… Peut-être deux. Il lui reste maintenant à apprendre à vivre avec ce qu’elle souhaite devenir et apprendre à aimer cette dualité qui existe en elle. S’aimer ce n’est pas l’aimer lui. Elle veut apprendre l’amour et la douceur de soi, pour aimer mieux les gens qu’elle aime.
…
Tout doucement, ils viennent manger dans sa main. Ils sont volages, légers, mignons et peureux. C’est à tire d’ailes qu’ils viennent et repartent presque à la vitesse de la lumière! Ils sont légers et ça la fait rire! Elle respire et se sent bien!

dimanche 11 septembre 2011

Brumes

Lui :
J’ai la cervelle embrumée.
C’est humide, les sons se propagent sans révéler leurs origines.
C’est déconcertant. Angoissant.
Mon cœur pompe le sang qui peine à s’oxygéner. C’est laborieux.
Pénible.
Ca fait longtemps que cette sensation flotte au dessus de moi.
L’impression de jouer le rôle de Don Quichotte à l’assaut des moulins.
L’impression que ma vie est un champ de moulins.
Je pourrais rester là, à chialer… Les yeux humides.
Me gratter le bobo.
Mais je n’y arrive pas non plus.
C’est pas moi.
Je suis juste là, dans le néant, à contempler le vide.
Submergé par une angoisse trop douce pour être stimulante. Prisonnier de sa zone de confort merdique sans antagonismes assez puissants pour l’en chasser, une fois pour toute.
La fatigue et la lassitude coulent sur moi comme un sirop épais, m’entrainant vers l’inaction.
Je me débats, cherche à fermer les dossiers, à boucler la boucle des responsabilités qui attendent…
Je suis dans ce cauchemar, où les objectifs à atteindre reculent toujours, hors de portée, au moment de les atteindre….  
Je sais pourtant.
Je sais…
Que  l’atermoiement contient la sonorité des larmes et de l’apitoiement.
Qu’il faut bouger et compléter ce qui doit être fait….
Mais pourquoi?
Dans quel but?
J’écoute autours de moi…. Me parviennent ces échos de nouvelles, de politique, de crises économiques, de crimes et de passions écorchées.
Les gens ne sont pas heureux.
J’ai pourtant le bonheur facile…
Je crois.
Enfin.
Est-ce ma volonté d’aller de l’avant qui cherche à m’en convaincre?
Cette volonté qui n’y arrive plus, tirée vers l’arrière par un agenda qui ne fait que se remplir, sans se vider jamais…
A-t-on déjà vu une épitaphe clamant « Mort noyé dans son agenda »?
Je suis capable de faire des longueurs d’agenda, mais je n’arrive plus à prendre mon respire.
Qu’est ce qui peut nous stimuler assez pour casser la prison de torpeur d’une situation comme celle-là?
Nous avons tous besoin de petites victoires.
Pas forcément de campagnes victorieuses!
De simples victoires, qui nous redonnent confiance… Qui nous donnent envie de continuer.
Et l’espoir…
Quelle racoleuse celle-là.
Nos enfants, mon amoureuse, la vie, l’espoir d’un lendemain lumineux où les gens seront moins cons.
Un lendemain qui réclame une dose certaine d’aptitudes à la connerie… Parce qu’il faut y croire.
Nous y voilà donc.
Je suis croyant?
Croyant en un meilleur lendemain…
Je crois qu’au bout du monde, il y a cette lumière qui chante.
Sa mélodie nous ensorcèle. Elle nous berce vers une autre journée.
Elle nous tient la main dans l’espoir qu’on puisse se réveiller, se secouer.
Ouvrir les yeux et continuer à faire de son mieux.
Continuer son chemin vers le bout du monde….
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Elle :
Elle devient de plus en plus confuse. Ne se souvient plus de choses qu’elle chérissait il n’y a pas si longtemps.
Elle se connait bien. Elle sait que les photos qui sont collées sur la porte du frigidaire sont faites de gens qu’elle aime et qui l’aiment. Les noms deviennent pourtant de plus en plus flous. Comme certains mots qui bloquent sur le bout de la langue…
Et elle n’a pas de chat à qui la donner. Sa langue!
…
Elle s’est levée ce matin en ayant le sentiment bizarre qu’on l’avait oublié. Elle est allée sur la desserte. Elle pose là toutes ses petites notes, pour ne pas oublier les choses importantes. Elle a ouvert la radio, on est bien la date qu’elle croyait et dans l’agenda et dans les papiers colorés, rien. C’est pourtant plus fort qu’elle. Un drôle de sentiment qui l’oppresse. Elle décide alors de faire ce qu’elle se rappelle le mieux.
Elle va à la petite table du salon. Elles sont là toutes éparpillées. Des centaines de photos, des centaines de sourires, de profils. Des grains de peau, des yeux qui brillent. Des émotions. Des couleurs, parfois tendres, parfois plus dures. Les contrastes qu’elle aime tant. Les bleus du ciel avec la couleur des vêtements. Elle s’apaise tranquillement. Reconnais sans être capable de mettre un nom ni même une époque, les gens sur les photos. Elle sait d’instinct que c’est elle qui les a prises. Peut presque sentir le contact de l’appareil dans sa main. Lève les yeux sur les murs… Elle se voit entourée de personnes affectueuses, rieuses, câlines et belles. Elle sourit. Reconnais en eux ses enfants, son amoureux. Se remet à fouiller, elle sait qu’elle a un calepin pas très loin. L’ouvre. Lit.
Pour chaque visage, une note, une description des rapports et la fréquence des visites. Les dates de mortalité aussi. L’homme qui lui tient la main sur cette photo là. C’était son mari, son grand amour. Elle sait qu’il la faisait rire. Elle le voit sur les photos. Elle voit aussi tout ce qui les unissait, dans ces piles et ces piles de souvenirs en images.
Elle passe alors de l’apaisement à la tristesse. Pourquoi n’arrive-t-elle pas à se souvenir de son odeur? Du son de son rire? Quelle tristesse de vieillir sans sa mémoire. De devoir tout classer en pile de photos, de petits papiers roses, bleus, verts et blancs!
Elle est si vieille qu’elle sait en prenant son verre d’eau qui tremble dans sa main, que personne ne l’a oublié, si ce n’est que la mort elle-même en personne l’a fait.
Elle regarde sur la porte du frigo.
Cette photo.
Elle enrage, car elle ne peut dire si ce sont ses enfants, ses petits enfants ou encore une photo d’elle petite, prise par quelqu’un d’autre. Le traitement vieillot de la photo la fait hésiter. Elle chagrine à ne pouvoir se souvenir pourquoi elle y tient autant.
Elle a hâte que sa fille vienne cet après-midi (elle viendra, c’est écrit dans l’agenda sur un papier rose). Elle sait alors qu’elle se fera tout doucement raconter l’histoire fascinante de sa vie bien remplie.

lundi 24 janvier 2011

Un party, deux visions...

Lui :

La fête laisse parfois un goût amer.
Les souvenirs émergent, lentement, se frayant un chemin dans le brouillard mental ponctué par des élancements douloureux. Chaque battement de cœur pompe du sang qui s’engouffre et irrigue le cerveau comme un énorme troupeau de bison dévale une prairie, saccageant l’herbe, piétinant tout sur son passage, laissant un vague bourdonnement qui l’empêche de voir clair.
La vision trouble, l’air peine à se laisser respirer.
Le temps est lourd.
Comme l’existence.
…
Elle cherche son cellulaire.
Il sonne dans une poche, mais laquelle?
Elle se bât, eh merde! Elle l’attrape enfin. Elle a manqué l’appel.
Elle rage, voudrait lancer ce gobe-sous sur le mur, mais c’est aussi l’accès à tout son univers. Sa clé existentielle. Comme si, sans téléphone, ses amis disparaitraient à tous jamais.
C’est X… Synonyme de party, de plaisirs, d’interdits.
Les effluves soufrés qui émanent de ce nom sont aussi un gage de trouble. Elle se rappelle tout ce que cela a pu lui coûter. Ses relations, ses jobs, sa vie.
Mais tout cela devient abstrait, futile. Party… PARTYYY!!!!
Pourquoi résister.
À quoi bon assumer quoi que ce soit. Demain, elle fera le ménage et commencera à faire ce qu’il faut. Mais ce soir, ça peut attendre, encore.
…
L’armoire à glace qui filtre les indésirables la laisse entrer sur le site de cet énorme rave.
Elle est plutôt jolie, même si les filles, à son âge, ne sont pas encore sujettes aux attaques de la vieillesse, totalement indemnes, sans cicatrices  de la vie.
Le personnel de la sécurité est toujours sympathique avec elle.
Ca lui fait changement de ses parents. Ca lui fera des vacances. Elle rigole.
Ca pétille dans sa tête. Des bulles de plaisirs. Elle sait qu’elle est à sa place, enfin.
X  n’est jamais loin. Ses autres amis non plus.
Ils sont un noyau nucléaire sans attaches autres que le plaisir.
Ils donnent plusieurs noms au sens de leur vie;
Débauche, délire, liberté, émancipation, révolte, droit absolu, respect de soi!
Ils y ont droit.
Ils ne savent pas pourquoi, mais c’est comme ça!
Nom de dieu! Pourquoi s’échiner pour rien. Payer des taxes, travailler comme des bêtes pour crever sans avoir vécu?
Et se poser des questions…. Le voile se lève à nouveau. X lui propose une autre pilule. L’odeur du cannabis est intense, insistant.
« Ça passe encore mieux avec une pof là »… X a toujours un merveilleux sourire. Les yeux un peu rougies. Il a tout pour lui celui-là. Il voudrait bien qu’elle couche avec lui, mais il a une nouvelle copine presque tout les soirs.
Elle croit à l’amour final.
Le hit, la totale. Le mec qui saura faire s’arrêter le temps. Celui pour qui elle fera tout ce qu’il faut.
Ses pieds sont tellement lourds.
Elle boit encore un peu plus. C’est dégueulasse, trop sucré… Mais ça déménage, et ça lui donnera un peu d’énergie pour danser. Elle rit. Ses amis l’entrainent plus loin, dans la foule et la musique qui déchire l’air.
Les danseurs sont partout, elle suit le rythme qui fluctue. Les lumières colorées l’emplissent de joie et elle tente des les saisir au passage… Des rayons fabuleux qui la mèneront vers le bonheur. Elle se fatigue bien vite de ce petit jeu.
Difficile d’échanger avec les autres. Le son entre dans sa bouche, empêche sa voix d’en sortir.
Elle voudrait tant de choses, mais le temps file toujours si vite.
Elle voudrait…
Les questions se bousculent, et s’enfuient. Elle est libérée par sa soif de plaisir.
Elle est à sa place, fusionnée, onde d’énergie, de chaleur et d’amour. Elle ne sait plus vraiment d’où elle vient.
Le sol tangue… Elle ne tient plus vraiment et s’accroche, se laisse voguer dans la foule.
Puis il fait noir.
Elle se sent malade.
Ses parents vont encore l’engueuler… Elle les voit déjà, les bras croisés, la jugeant.
Ils ne comprennent rien.
Ils ne peuvent pas comprendre.
Elle se retrouve sur une civière. Son amie lui tient la main et dit…. Elle dit n’importe quoi.
Mais elle est là. Elle suit les ambulanciers en riant. Incohérente, mais tellement rigolote.
Elle l’aime, entre deux instants de présence. Elle angoisse un peu. Son corps est une fermeture éclair qui s’ouvre vers l’infinie…..
Elle n’a plus un sous. Elle a claqué sa paye.
Il faudrait vraiment qu’elle s’invente une nouvelle vie.
Demain… peut-être.






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Elle :

Au centre de la foule.
Au centre du monde.
Les yeux fermés.
Se laisser bercer.
Être seule, mais être touchée partout.
Par tous.
Se laisser aller.
Sentir son cœur battre au rythme du Dj, avoir chaud, rire et pleurer tout à la fois.
…
Festive dans tous les pores de sa peau, elle délire sa joie de vivre.
Elle délire la joie qu’elle s’applique à mesurer.
Elle est vivante.
VIVANTE.
Il fait froid, c’est l’hiver dans ce qu’il a de plus intense, mais la musique est entraînante, la lumière hallucinante.  Elle est heureuse d’être là.
En sécurité. Dans la foule, mais pour la fête, pas pour la contestation. Dans la foule pour partager un moment de joie, pas pour pleurer les disparus…
Au centre de l’espace, les sons vibrent, résonnent, les gens rient, chantent, sautent et festoient  ensemble. En chœur.
…
Elle a eu sa mère et son père au téléphone, plus tôt dans la journée.
Vivants eux aussi, tout comme son frère et sa cousine!
Ô joie!
Elle danse la vie qui revient doucement dans le cœur des siens, au loin là bas.
Là où le soleil a la saveur  du jasmin.
Là où la terre sent  les dattes mûres.
Seule au milieu de la foule, bercée par la cadence, éblouie par les lumières intenses.
Elle sent la neige sous ses pieds, sa tuque cache bien ses oreilles et elle a le bout du nez froid.
Et elle sourit, en pleurant un peu…
Elle est heureuse et vivante.
Oui!
VIVANTE!
Et les siens aussi!

lundi 8 novembre 2010

Le piège

Lui :
Il vient de jeter la carcasse du lièvre dans la poubelle.
La pauvre bête était raide, figée dans une position d’agonie.
En fait, la rigidité de la dépouille était telle, que si la fourrure n’avait étouffée un peu le bruit de sa chute, il lui aurait semblé jeter un bout de bois.
Cela lui avait pris des semaines pour l’apprivoiser.
Quelques légumes, des crudités, et beaucoup de patience.
Il était fasciné par la vie de cette bête apeurée, néanmoins subjuguée par la possibilité de se procurer de la nourriture si facilement.
Il aimait bien l’observer… Arrêter le temps pour se prêter à ce jeu de séduction animale.
Les mouvements rapides et nerveux des ses moustaches et de ses oreilles,  ensemble harmonieux, suggéraient d’abord la peur de la mort, puis l’apprivoisement de celle-ci.
Avec le temps, le lièvre venait de plus en plus se prélasser dans sa cour.
Un lien s’était créé.
Le rongeur avait trouvé une stupide carotte en plastique, et s’était étouffé.
Le lien s’est brisé avec le bruit du couvercle de la poubelle qui se referme bruyamment.
Ses pensées l’amènent déjà ailleurs. Il n’a déjà plus de temps pour ça.
La pluie froide lui gèle les os.
Il a tellement soif, lui qui est pourtant trempé sous l’averse.
Quel paradoxe.
C’est près de la source, petite cascade cristalline, qu’il avait d’abord vu le lièvre.
Il n’avait qu’à marcher un peu pour la trouver, un peu passé l’allée de peupliers.
Elle était là, et le clapotis joyeux de son eau fraiche chantait le bonheur de pouvoir y tremper ses lèvres. Il tend ses mains jointes pour recueillir un peu d’eau comme on ferait une prière.
Puis se redressant, les approches pour se désaltérer.
Une voix l’arrête, un peu urgente, décidée à l’interrompre.
« Monsieur? Monsieur? »
C’est la vieille voisine sous son châle et son vieux parapluie noir.
« Vous ne devriez plus boire de la source mon bon monsieur » dit-elle, de sa voix chevrotante. « Mon locataire d’en haut est tombé gravement malade de cette façon »
« Giardia intestinalis… La fièvre des castors…. Vous pourriez être malade pour le reste de vos jours »….
Ses mains s’ouvrent, laissant l’eau filer entre ses doigts pour s’écraser en grosses gouttes sur ses chaussures.
Il hoche de la tête, un peu contrarié, mais reconnaissant.
Quelle illusion, un leurre destiné à le contaminer.
Sa montre se lamente, s’il ne reprend pas ses esprits, il manquera son rendez-vous avec la belle.
Il n’en dort plus. Elle peuple ses rêves, et aussi ses fantasmes.
C’est un ange, flottant comme une plume divine, virevoltant dans l’air qui se raréfie, chaque fois qu’il la voit.
Déjà, il n’entend plus la vieille voisine… Sa voix est occultée par ses pensées, il est obnubilé par les souvenirs de cette femme onirique qui le transporte, entre le désir et la souffrance.
Ce soir, il lui annoncera son amour.
Elle le trouve drôle et attachant, il l’avait entendu, en sortant de classe, alors qu’elle discutait avec une copine.
Il marche comme un automate, dans la pluie. Le quartier des ouvriers se déroule comme le décor d’une pièce de théâtre, avec ce je ne sais quoi de faux… Un décor factice sorti de l’imagination d’un scénariste déjanté.
Et les nuages qui n’en finissent plus de se vider, de cracher leur pluie torrentielle.
Le parc se pointe déjà au bout de la rue.
Accueillant, avec ses bancs parsemés ici et là, à l’abri sous les arbres. Il ferme la rue, ou la borde, en fait. Il est protégé d’une colline sur tout le long. Elle est couverte d’arbres et de gros rochers placés dans un souci de paysagisme architectural. C’est une vision apaisante, mais quelque chose cloche… Une odeur chimique indéfinissable, âcre. L’absence de gens. Pas de vieux qui reposent leurs jambes et regardent leurs derniers jours s’écouler paisiblement. Pas d’enfants non plus. Courant dans tous les sens, meublant la lourdeur du silence avec leurs rires joyeux.
Personne sauf la femme de sa vie, et un homme.  Son sourire le fait fondre… Son regard l’achève, il est conquis. Jusqu’à ce qu’elle embrasse tendrement son cavalier.
Elle semblait heureuse de le voir.
Le sol chavire sous ses pieds.
« Regarde, c’est lui, mon camarade de classe! Il est super gentil! » Dit-elle à cet homme qui devient de plus en plus flou.
À son tour, elle disparait, pour s’estomper complètement alors qu’il continue son chemin, mort vivant ne sachant plus choisir entre la vie, ou la mort…
Il marche, gravissant la colline, jusqu’à atteindre le sommet.
L’usine est là.
Comme un énorme monument érigé à la gloire de moloch, la terre précipite ses enfants dans son brasier. Sa bouche crache d’énormes colonnes de fumées, volutes toxiques se lançant à l’assaut du ciel, voilant le soleil et l’espoir.
Ce soir, il ira y porter son cv.

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Elle :

Mon grand-père est en train de mourir.
Mon père souffre de la même maladie. Il en mourra aussi.
Ils vont mourir de ce qui a permit de faire vivre notre famille.
Ce n’est pas un hasard, une malédiction familiale.
Ils sont des centaines dans ce cas.
Et pour cette raison.
La mine fermera.
Nous n’entendrons plus les pulsations des sirènes diverses qui donnent le rythme des jours.
Nous ne sentirons plus les odeurs qui caractérisent mon coin de pays.
Et plus jamais, ma fille avec ses copines, ne pourrons fumer en, en regardant les cheminées fumer plus qu’elles, en se disant : « Pfff, elles polluent plus que nous autres… »!
Son père, mon homme, est plus chanceux que le mien. Il n’a pas travaillé si longtemps avec cette pierre si douce qu’on dirait de la soie. Il ne mourra pas de son labeur et j’espère de tout cœur, que ce sera de vieillesse.
…
Mon grand-père est en train de mourir. Il souffre. Ses poumons l’étranglent.
La mine aussi manque d’air. Plus personne au monde, sauf dans le tiers-monde qui ne peut s’offrir le luxe de la santé, ne veulent plus les fruits de ce cratère qui atteint presque la superficie de la grande île, Montréal.
La mine s’étrangle elle aussi.
Pour cause de dangerosité.
Et un jour.
Ma ville mourra aussi, faute d’énergie, d’oxygène et de vie.
Un jour ma ville sera morte.
Morte de n’avoir vécue que pour faire vivre nos familles tout en faisant mourir nos hommes qui s’y sont donnés avec la joie de pouvoir faire vivre leur famille.
…
De ma fenêtre je vois la cour d’école vide. Comme un cœur sans amour, une école sans enfants, c’est triste et pathétique. L’école est fermée. « Plus assez de densité démographique », belle phrase pour dire que tout le monde est parti.
Mes voisins partent en ville.
Ou plus au nord.
Là où les mines donnent à rêver de bijoux et de monnaie d’échange sur le cours mondial des marchandises. Marchandises dont on n’a pas tellement besoin, mais dont on rêve tant !
Mes voisins partent et je devrai le faire aussi.
Pour ma fille.
Pour qu’elle trouve son propre pouls quelque part où l’horizon se trouve plus haut que 2000 pieds en dessous de la mer.
Pour que la vie batte à nouveau dans les rêves que l’on doit avoir à cet âge là.
Mais l’idée de partir m’attriste.
Je repousse l’échéance, comme on repousse la fermeture des cheminées qui fument. On vit, la mine et moi, les derniers battements de cette ville et on profite du temps qui passe.
Et il passe toujours trop vite, devant une mort annoncée.