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mercredi 23 mars 2016

Ballerine toujours... (ôde à Lou)

Lui :

J’ai connu une danseuse de ballet classique.
Musclée.
Racée.
Aérienne.
L’air et le regard vers l’ailleurs, un pied dans notre univers, l’autre avec les chimères.
Ses chaussons de soies la portaient,  le tulle la soulevait.
Son âme n’aspirait qu’à être un mouvement gracieux qui ne pouvait venir d’ici bas.
Cette danseuse m’a porté.
Personne ne pouvait se douter qu’en son sein, se trouvait une autre vie.
Et elle dansait…
Comme si sa respiration en dépendait.
Une fuite loin d’ici.
Vers un monde éthérique sans bassesses, pur…
Un monde de sueur et de travail acharné aux airs de brises légères.
Un monde où la colère et le mensonge ne sont qu’un changement de rythme dans l’enchainement des pas et des gestes.

Son ventre a bien fini par grossir. Oh si peu.  Mais l’évidence était là.
Il aura fallu 6 mois pour réaliser qu’elle ne dansait plus seule.
Qu’à cela ne tienne, elle continuerait à danser.
Mais être mère vous ramène un ange au sol. Les nuits blanches, les nerfs à vif, les moments de bonheur aussi.
Être mère, c’est être dédié à son enfant comme une ballerine est dédiée à la danse.

Elle y retournera, j’en suis témoin.
Dans ma mémoire, je puise les images, les sons et les odeurs.
Gravés profondément.
Des créatures graciles et majestueuses, s’exécutant dans la douleur et la souffrance, baignées de sueurs, sans jamais de plaindre. Les notes de piano qui murmurent les gestes adéquats, ou martèlent les corps qui se jettent au sol. Les barres et les miroirs, témoins de ce travail acharné et titanesque.
Les corps, brisés, s’élèvent  vers l’essence de la pureté, le geste parfait.

Puis la monoparentalité finira par briser le rêve.
Elle devra bien se résoudre à trouver un travail plus payant pour élever son enfant.
Cet instant de plaisir qui est venu briser ses rêves et les remplacer par autre chose.

Bien des années passeront.
Des rires, des pleurs.
La maladie qui lui enlèvera la raison.
Jusqu’au jour où, dans mes bras, je deviens celui qui la porte.


Je la serre sur mon cœur, brisé.

Je suis sa mémoire.
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Elle :
La sueur, les pieds en sang, les orteils croches et la fierté d'y être enfin!
Danseuse, capable et officiellement professionnelle!
Que de travail, que de larmes, que de vigilance!!
Premiers contrats pour un petit spectacle et contrat plus important encore : Enseigner la danse et l'amour de celle-ci à des enfants. Faire avec eux la machine à laver, le papillon qui vole et leur donner l'envie de faire tous les jours des pointes, pour approcher la perfection...
La perfection en danse ça commence à 4 ans les amies...
Elle n'avait pas eu cette chance, venant d'une famille déchirée et dysfonctionnelle, elle a dû se battre pour faire accepter ses choix, son goût pour l'art. Ils n'y ont vu qu'un passe-temps... tant mieux. Ça lui a laissé tout le loisir de travailler dur sans relâche pour arriver ici, dans ce local rempli des reflets des miroirs et où elle croit entendre tous les cris d'efforts des danseurs qui travaillent un pas ou un porté.
La fierté qu'elle ressent!
Elle en est presque étouffée!
C'est une bonne période pour elle, elle s'est affranchie de ses parents, aime le grand Jules et il l'aime en retour. Ce sont de belles années qui s'en viennent. Des années où elle pourra perfectionner son art.
"Assez rêvassé" se dit-elle!
Elle se replace devant le miroir, rentre le ventre qu'elle n'a pas, lève le menton, pratique son sourire qui n'est pas si avenant et respire afin de commencer à recommencer sans fin les pas de base de la chorégraphie.
On n'entend dans la salle que son souffle et le bruit de ses pointes qui touchent le sol pour la soulever...
Sans relâche et jusqu'à la tombée du jour elle travaille.
Ça fait mal et ça fait du bien en même temps.
...
Le soir en sortant de sa douche, juste avant d'aller au lit, rejoindre la peau de son grand Jules, elle regarde son pot de pilules anticonceptionnelles... Merde... elle ne les a pas prises régulièrement... La peur au ventre ce soir là, elle n'a pas démontré son affection autrement qu'avec des baisers...
...
Plusieurs années ont passé depuis cette journée où tout semblait possible. Elle regarde son garçon dormir sur les manteaux des autres danseuses du cours et elle réalise que l'an prochain il ira à l'école et qu'elle ne pourra plus le trimballer comme ça. Elle fait ses dernières pointes en pleurant. Elle sait à ce moment que c'est terminé pour elle la danse. Elle sait que malgré le grand cadeau de 4 ans qui dort à poings fermés sur le son du piano et des pointes, elle sait qu'elle est en train de sceller son plus grand deuil. Elle ne sait pas encore qu'elle lui en voudra un peu, comme à la vie. Elle a enlevé ses chaussons de douleurs et en douceur est allé réveiller son grand : "Allez mon amour, on s'en va à la maison... dis au revoir aux dames"
Elle est partie vite, a coupé court aux embrassades et a pleuré tout le long du chemin.
...
L'histoire ne dit pas si elle a cessé de pleurer la danse, mais l'histoire nous a appris qu'on pouvait d'un œil sourire et de l'autre pleurer...
Il paraît que de cette pratique des deux sentiments l'a épuisé.
Il paraît qu'elle danse maintenant au ciel, avec sa mère qui lui fait de la soupe, son frère qui la dessine et sa sœur qui lui parle sans cesse de sciences et de biologie.
Il paraît qu'elle danse en regardant sa famille et elle pleure encore, de les avoir manqués à ce point-là.
 

mardi 8 mai 2012

Rêveries portuaires

Elle :

Dans mon imaginaire, ils sont en bois, construits par des travailleurs acharnés et conduits par des capitaines aux longs cours, passionnés de pleine lune, d’histoires de méduses et de sirènes. Ils sont remplis de buveurs de rhum et d’amoureux de femmes dans tous les ports. Ils sont habités par des légendes qui parlent de fées et de petits garçons qui ne veulent pas vieillir. Il y a à l’intérieur des trésors cachés ou pas, et des odeurs corporelles qui s’amplifient avec le temps de navigation.
Mais pour vrai.
Pour dire la vérité, sans mensonges, sans ajouter de couleurs.
Ils sont bien souvent en métal, rouillés. Habités par des capitaines fatigués de s’ennuyer de leur femme et de marins qui ont bien hâtes à leur paie. La lune n’est pleine qu’une nuit par mois et il y a longtemps que les scientifiques ont fait la preuve hors de tous doutes, que les sirènes n’existent pas. Les marins boivent certes du rhum, mais c’est aussi pour se donner du courage, pour oublier leurs petits enfants qui grandissent sans leurs bras chauds et forts et pour avaler, même de travers, qu’ils ne sont pas là pour les faire voler au-dessus de l’herbe en riant!
Dans les cales, les trésors se marchandent aux plus bas prix possible, entre l’Asie et chez nous. Encore heureux que ce ne soient pas des réfugiés de la mer qui cherchent à n’importe quel prix un avenir pour leurs enfants.
...
Mais de tout ça ne reste rien, quand avec un café dans la main, je regarde sur l’eau ces immenses vaisseaux, lourds, qui se confondent avec l’onde et le ciel… Quand doucement je les vois passer entre les deux rives, faisant passer tous les oiseaux pour des mouches… Je me perds en douces rêveries et j’imagine des jours de rêve à côtoyer les baleines, les requins et l’eau cristalline des grandes mers. J’aime imaginer des histoires torrides entre l’immensité et les âmes esseulées. J’aime me perdre en rêveries remplies d’or et de diamants. J’aime croire que ces hommes aux bras musclés, le soir sur le pont, regarde la même lune que moi et s’inventent aussi des histoires, sur des gens comme moi, qui restent sur le plancher des vaches et qui ne prennent pas toujours le temps de faire tourner leurs enfants dans les airs, au-dessus de l’herbe en riant.
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Lui :
Perdu dans le ventre d’acier de ce titan marin, il était inquiet.
Il serrait les dents. La peur l’enrageait. Il la méprisait.
Ce rafiot en avait vu de toutes les couleurs, mais ils avaient toujours su s’en sortir. Les lames bouillonnantes avaient beau se pourfendre avec rage sur sa coque, il fendait la mer en furie. Les éléments se brisaient l’échine, le navire continuait sa route, les moteurs à plein régime afin de ne pas laisser la mer prendre le dessus.
Une panne des moteurs serait un scénario auquel personne ne voulait s’arrêter. Les marins sont parfois superstitieux.
Il criait ses ordres aux autres matelots, ses énormes mains couvertes de cambouis. Sa voix rauque à peine audible, le chef mécanicien devenait une sorte d’extension biomécanique en fusion avec les moteurs diesel.
On ne savait pas vraiment qui craindre le plus, la tempête ou le chef mécanicien.
Si cet homme avait été de nature divine, il serait sans aucun doute sorti affronter la tempête et lui foutre une raclée de l’enfer.
Les matelots le craignaient, c’est vrai.
Mais tous auraient traversé le Styx derrière lui, si la folie lui en avait donné l’envie.
Les capitaines s’étaient succédé, mais la compagnie ne mettant plus un sou sur ses bâtiments depuis belle lurette, personne ne voulait être responsable lorsque l’irréparable surviendrait.

Le dernier en lice était un vétéran ayant fait de bien mauvais choix de carrière. Mal lui en avait pris de choisir son équipage. La cargaison perdue la sanction était tombée. Sa tête avait roulé. On ne rigole pas avec le profit des armateurs.

 Le chef mécanicien l’avait remarqué, sa moustache touchait le col d’une bière dans lequel il semblait vouloir se noyer. C’était dans un port d’Irlande. Une taverne qui avait dû connaître les raids vikings tellement elle était vieille… Ou bien était-ce son état de décrépitude. Parfois, les âmes esseulées se reconnaissent dans les traces que laissent les ravages du temps. Chez les humains, on appelle ça de l’expérience.  Il était déjà connu dans l’ombre des marginaux.
Un ancien membre de son équipage qui avait pris pas mal de gallons grâce à son départ avait voulu le narguer. Le poing du chef mécanicien était tombé sur lui comme une volée d’enclumes.
Un marin était à l’hôpital, une amitié singulière venait de naitre. Le sang qui coule a parfois ce mystérieux pouvoir d’amalgamer les âmes.

Comme si Neptune avait influencé l’alignement des planètes, le vieux capitaine avait fini par remarquer le rafiot.
L’Eldorado… Un nom de bâtiment qui aurait pu sonner comme un appel à la richesse et au bonheur, mais qui en avait maintenant l’écho lugubre d’un caveau funéraire.

Allez savoir s’il s’était reconnu dans ce bâtiment en fin de carrière, mais un coup de foudre avait retenti jusqu’au fond du cœur de ce vieux loup de mer.
C’était décidé, ils feraient un dernier voyage ensemble.

Le vent hurlait de plus belle, les câbles claquaient et vibraient à se demander s’ils étaient animés d’une volonté à s’arracher vers les torrents d’eau qui assaillaient le bateau.
Sous le ciel lourd, loin des étoiles, une alarme retentit.
Les gyrophares se mirent à virer, éclaboussant les parois de leurs lumières rouge sang.

Les matelots figèrent, sentant le froid de la mort qui tentait déjà de les attirer vers le fond. Ceux qui étaient proches du chef mécanicien disent encore, en chuchotant, qu’à ce moment un sourire est passé furtivement sur son visage.

La voix du capitaine se fit entendre, l’ordre d’évacuer était catégorique. L’équipage s’entassa dans les deux canots de sauvetage.

Les matelots s’apprêtaient à recevoir le capitaine quand celui-ci claqua la porte et rompit les câbles. Le reste n’est que houle, roulis et nausée. Le temps qui s’éternise, qui étire le face à face avec la mort jusqu’à ce que la folie se pointe et nous enveloppe dans une gangue de torpeur hallucinée.

Le soleil perçait les hublots crasseux du canot vide que l’eau berçait sur le côté. À l’intérieur, une vague superposition d’odeurs. Une odeur âcre de poussière et d’huile, typique du matériel entreposé pour longtemps. Une odeur d’humidité saline, malsaine, mélangée à celle de la sueur et de la peur.
Le cri des mouettes retentissait, étouffé, dans le vaisseau abandonné.

Durant la nuit, pendant la tempête, les canots d’urgence s’étaient échoués sur une plage. Les matelots s’étaient réfugiés dans une jungle sans savoir si elle pouvait être hostile, désirant mettre une distance entre eux et la mer encore furieuse.

La lumière du matin leur avait révélé un petit paradis.
Ils s’étaient d’abord constitués en équipes pour explorer l’île, qui s’était avérée juste assez grande pour avoir une végétation diversifiée. Ils pouvaient compter sur quelques espèces de fruits et de noix, ainsi qu’une abondance de poissons variés.
Mais quelle ne fut pas leur surprise de trouver l’Eldorado échoué de l’autre côté de l’île.
Une brèche dans la coque, il avait labouré la plage et s’était éventré sur des rochers non sans avoir déraciné plusieurs palmiers.
Le choc avait été terrible.
À croire que le rafiot avait foncé sur l’île, les moteurs à plein régime.

Une odeur de tabac venait de la cabine de pilotage dont les vitres avaient éclaté. Un rire doux en fusait, parfois. Le Capitaine y était encore, la jambe droite pliée d’une bien vilaine manière. Du sang séché dans sa moustache et des lacérations causé par les éclats de verre. Il souriait, grillant sa cigarette lentement, avec la concentration d’un connaisseur dégustant un produit de luxe rarissime.
Ce ne fût pas une mince affaire de redescendre le Capitaine au sol, mais ils y arrivèrent à l’aide de câbles et d’une civière.
Le chef mécanicien riait. Cachant ses yeux mouillés derrière son rire tonitruant.

Ce soir-là, ils allumèrent des feux, en retrait de la plage.
Ils n’allumèrent pas des feux pour signaler leurs positions, mais pour le confort de la chaleur et le crépitement des braises qui éloignent l’humidité.
Ils tinrent tous conseil, comme une grande famille. Tout le monde souriait en évoquant la prédiction que le Capitaine terminerait sa carrière avec le vieux rafiot.
Il fût décidé que le bateau serait démantelé au complet, et que des caches d’entreposage seraient creusées. Ils furent aussi d’accord que le poste radio resterait dans la maison du capitaine.
Tous furent unanimes, sombrer dans l’oubli valait bien mieux que sombrer dans l’abîme… Sombrer dans l’abîme de la mémoire des humains.

Le temps passa.
Les années se succédaient dans ce coin de paradis loin de la turpitude des hommes.
Une annexe provenant d’un bateau de recherche arrivait sur la plage aveuglante et son sable doux. Un homme en complet blanc, suivi de 2 marins mirent pied à terre.
Quelle ne fut pas leur surprise de trouver quelques bâtiments, un quai, puis un village entier, propre, organisé.
L’homme représentait la compagnie d’assurance chargée de trouver des preuves de la disparition de l’Eldorado.
Quelques habitants lui dirent que ce bateau n’avait jamais été aperçu aux alentours.
Le représentant, après quelques conversations, avait fini par repartir, sous le regard amusé des villageois.
Il n’était pas dupe, mais ne pouvait rien prouver. Ne restait du bateau qu’une plaque découpée dans la coque, sur la place du petit village bucolique.

Un morceau de coque, rouillé, avec de belles lettres blanches : « L’Eldorado ». Le vrai, celui qui se tapit dans le cœur et que redoutent les banques et la cupidité des hommes.

lundi 6 février 2012

Photographes

Elle :
Au départ, je croyais qu’il ne fallait que jouer de l’index pour exprimer avec délices toutes mes visions. Comme une automate sur le pilote automatique, je jouais de mon plaisir sans rechercher plus loin si autre chose de mieux m’y attendait. Je jouais parfois dans la lumière, parfois dans le recoin de l’ombre. Jamais je ne me posais la question des couleurs que devraient avoir les feux d’artifice!
On peut jouir longtemps des mêmes plaisirs, on connait bien le bouton et on sait y jouer!
Pourquoi changer une recette gagnante?
Et…
Au détour d’une conversation, d’un échange et de confidences avec des intimes et/ou des inconnus ayant les mêmes affinités, j’ai découvert tout un pan inexploré, des contrées qui semblaient vouloir exister en moi, dont je ne connaissais pas l’existence ou si peu. Comme je suis curieuse, mais pudique à la fois, comment leur dire que je ne sais pas aller où ils vont déjà?
Que je n’ai jamais osé explorer, moi, la téméraire, moi la prospectrice!
Pour ne pas être en reste, avec précaution, je me suis aventurée dans des avenues moins convenues, mon index s’est fait plus lent, plus pointu… J’ai osé le plaisir qui s’aventure dans des zones moins faciles, plus camouflées.
Cette exploration a parfois été ardue, il a fallu que je sois patiente, que je trouve le chemin dans des espaces parfois flous, c’est à tâtons bien souvent que j’ai avancé vers ces façons de faire. Il aurait fallu que je me documente, que j’écoute les conseils, mais bon, j’aime explorer sur le terrain.
La théorie je veux bien, mais après que j’ai apprivoisé la bête uniquement!
Bien qu’il me reste des avenues, que dis-je… Des autoroutes à découvrir, passer du mode automatique à manuel avec mon Nikon, reste la meilleure décision que j’ai prise. Jouer de la lumière, de la couleur et de l’ISO est un plaisir sans pareil, pour mon index, mon cerveau et ma joie de vivre!
Je décide maintenant seule où je veux aller et de quelle façon je prends mon pied! Et comme le plaisir se prend bien mieux à deux que seule…
J’aime faire de la photo avec lui, qui a un œil si particulier sur la vie qui nous entoure.
Il englobe à lui seul le monde entier, tandis que moi, plus tatillonne, je recherche le détail, la couleur ou la courbe que personne ne voit ou ne remarque. On se complète là, comme ailleurs.
Je faisais de la photo bien avant lui, mais avec lui mon plaisir est plus pointu, plus explorateur… plus festif!
Et je ne veux plus jamais, jamais bouder mes plaisirs!
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Lui :
Les photographes sont des voyeurs.
Ils s’exposent sur le terrain afin d’exposer leur voyeurisme.
Leurs images transpirent leurs jugements.
Ils sont aussi utilisés par les pouvoirs qui dirigent les médias.
Hors contexte, une photo peut détruire la réputation d’une personne, elle peut même l’incriminer.
Sans franchir les frontières vers des contrées exotiques, un déshabillé sexy peut vous arracher la vie. L’honneur se lave avec le sang. La liberté est un crime odieux pour bien des fanatiques.
La volonté de rapporter un événement, un message par la lumière, peut jeter l’ombre sur la raison. La photo devient un instrument de la folie.
Amis voyeurs, je vous en conjure, traquez la beauté et la joie, afin de la répandre et de la développer.  
Révélez ce qui fait rire ou se questionner.
Désarmez la connerie humaine par votre fraicheur. Faites la guerre aux préjugés avec la légèreté du rire d’un enfant.
Combattez la douleur et l’injustice en exposant ce que vous aimez.
Rappelez-vous que le photographe peut-être photographié à son tour. L’arroseur arrosé doit aussi répondre de son ouverture au monde.
Il peut être jugé pour sa vision.
On peut vouloir l’empêcher de voir.
Mais le passionné doit, pour respirer, continuer à regarder.
Il doit exposer son regard pour exister.
Jusqu’au jour où la noirceur devient totale. Même la plus grande ouverture ne peut plus rien révéler. Il est temps de fermer les yeux et de s’assoupir avec ce sourire qui dit…
J’ai vu tout ce que je pouvais vouloir voir.
J’ai vu la joie,
         La beauté,
                   Une vie accomplie.

dimanche 11 septembre 2011

Brumes

Lui :
J’ai la cervelle embrumée.
C’est humide, les sons se propagent sans révéler leurs origines.
C’est déconcertant. Angoissant.
Mon cœur pompe le sang qui peine à s’oxygéner. C’est laborieux.
Pénible.
Ca fait longtemps que cette sensation flotte au dessus de moi.
L’impression de jouer le rôle de Don Quichotte à l’assaut des moulins.
L’impression que ma vie est un champ de moulins.
Je pourrais rester là, à chialer… Les yeux humides.
Me gratter le bobo.
Mais je n’y arrive pas non plus.
C’est pas moi.
Je suis juste là, dans le néant, à contempler le vide.
Submergé par une angoisse trop douce pour être stimulante. Prisonnier de sa zone de confort merdique sans antagonismes assez puissants pour l’en chasser, une fois pour toute.
La fatigue et la lassitude coulent sur moi comme un sirop épais, m’entrainant vers l’inaction.
Je me débats, cherche à fermer les dossiers, à boucler la boucle des responsabilités qui attendent…
Je suis dans ce cauchemar, où les objectifs à atteindre reculent toujours, hors de portée, au moment de les atteindre….  
Je sais pourtant.
Je sais…
Que  l’atermoiement contient la sonorité des larmes et de l’apitoiement.
Qu’il faut bouger et compléter ce qui doit être fait….
Mais pourquoi?
Dans quel but?
J’écoute autours de moi…. Me parviennent ces échos de nouvelles, de politique, de crises économiques, de crimes et de passions écorchées.
Les gens ne sont pas heureux.
J’ai pourtant le bonheur facile…
Je crois.
Enfin.
Est-ce ma volonté d’aller de l’avant qui cherche à m’en convaincre?
Cette volonté qui n’y arrive plus, tirée vers l’arrière par un agenda qui ne fait que se remplir, sans se vider jamais…
A-t-on déjà vu une épitaphe clamant « Mort noyé dans son agenda »?
Je suis capable de faire des longueurs d’agenda, mais je n’arrive plus à prendre mon respire.
Qu’est ce qui peut nous stimuler assez pour casser la prison de torpeur d’une situation comme celle-là?
Nous avons tous besoin de petites victoires.
Pas forcément de campagnes victorieuses!
De simples victoires, qui nous redonnent confiance… Qui nous donnent envie de continuer.
Et l’espoir…
Quelle racoleuse celle-là.
Nos enfants, mon amoureuse, la vie, l’espoir d’un lendemain lumineux où les gens seront moins cons.
Un lendemain qui réclame une dose certaine d’aptitudes à la connerie… Parce qu’il faut y croire.
Nous y voilà donc.
Je suis croyant?
Croyant en un meilleur lendemain…
Je crois qu’au bout du monde, il y a cette lumière qui chante.
Sa mélodie nous ensorcèle. Elle nous berce vers une autre journée.
Elle nous tient la main dans l’espoir qu’on puisse se réveiller, se secouer.
Ouvrir les yeux et continuer à faire de son mieux.
Continuer son chemin vers le bout du monde….
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Elle :
Elle devient de plus en plus confuse. Ne se souvient plus de choses qu’elle chérissait il n’y a pas si longtemps.
Elle se connait bien. Elle sait que les photos qui sont collées sur la porte du frigidaire sont faites de gens qu’elle aime et qui l’aiment. Les noms deviennent pourtant de plus en plus flous. Comme certains mots qui bloquent sur le bout de la langue…
Et elle n’a pas de chat à qui la donner. Sa langue!
Elle s’est levée ce matin en ayant le sentiment bizarre qu’on l’avait oublié. Elle est allée sur la desserte. Elle pose là toutes ses petites notes, pour ne pas oublier les choses importantes. Elle a ouvert la radio, on est bien la date qu’elle croyait et dans l’agenda et dans les papiers colorés, rien. C’est pourtant plus fort qu’elle. Un drôle de sentiment qui l’oppresse. Elle décide alors de faire ce qu’elle se rappelle le mieux.
Elle va à la petite table du salon. Elles sont là toutes éparpillées. Des centaines de photos, des centaines de sourires, de profils. Des grains de peau, des yeux qui brillent. Des émotions. Des couleurs, parfois tendres, parfois plus dures. Les contrastes qu’elle aime tant. Les bleus du ciel avec la couleur des vêtements. Elle s’apaise tranquillement. Reconnais sans être capable de mettre un nom ni même une époque, les gens sur les photos. Elle sait d’instinct que c’est elle qui les a prises. Peut presque sentir le contact de l’appareil dans sa main. Lève les yeux sur les murs… Elle se voit entourée de personnes affectueuses, rieuses, câlines et belles. Elle sourit. Reconnais en eux ses enfants, son amoureux. Se remet à fouiller, elle sait qu’elle a un calepin pas très loin. L’ouvre. Lit.
Pour chaque visage, une note, une description des rapports et la fréquence des visites. Les dates de mortalité aussi. L’homme qui lui tient la main sur cette photo là. C’était son mari, son grand amour. Elle sait qu’il la faisait rire. Elle le voit sur les photos. Elle voit aussi tout ce qui les unissait, dans ces piles et ces piles de souvenirs en images.
Elle passe alors de l’apaisement à la tristesse. Pourquoi n’arrive-t-elle pas à se souvenir de son odeur? Du son de son rire? Quelle tristesse de vieillir sans sa mémoire. De devoir tout classer en pile de photos, de petits papiers roses, bleus, verts et blancs!
Elle est si vieille qu’elle sait en prenant son verre d’eau qui tremble dans sa main, que personne ne l’a oublié, si ce n’est que la mort elle-même en personne l’a fait.
Elle regarde sur la porte du frigo.
Cette photo.
Elle enrage, car elle ne peut dire si ce sont ses enfants, ses petits enfants ou encore une photo d’elle petite, prise par quelqu’un d’autre. Le traitement vieillot de la photo la fait hésiter. Elle chagrine à ne pouvoir se souvenir pourquoi elle y tient autant.
Elle a hâte que sa fille vienne cet après-midi (elle viendra, c’est écrit dans l’agenda sur un papier rose). Elle sait alors qu’elle se fera tout doucement raconter l’histoire fascinante de sa vie bien remplie.

dimanche 30 janvier 2011

Sirènes...

Elle :
Il faut bien manger n’est-ce pas?
Une sirène!
Une sirène?
Il est l’heureux élu, l’artiste choisi pour faire une œuvre d’art face au musée qui va attirer tous les touristes de la péninsule. Il aimerait ce matin, devant sa feuille encore blanche, son café et le soleil qui se lève dans la mer, en être heureux.
Quand il a fait les beaux arts, il avait de grandes prétentions! Il souhaitait ne faire que ce qui le l’allumait, que ce qui ferait briller ses yeux. Oui! Il est snob! Il s’en défend, le revendique même! Trop de monde se bouscule au pas de la porte de l’art populaire. Ses enseignants souriaient en levant les yeux aux ciels! Ils savaient eux, que la vie était faite de trait de génie mais aussi et surtout de travail pour payer le loyer, pour nourrir la famille ou encore pour voyager! Ils essayaient de lui enseigner que l’on peut vivre de son art, on peut être populaire en ne se reniant pas, en gardant sa signature, en s’investissant et en y mettant tout ce qui fait notre talent! Il balayait d’un soupir en pensant que pour lui, ce serait différent! Il avait la fougue de la jeunesse et surtout les illusions de ceux qui apprennent, ceux qui touchent à l’essence qui les forment, il avait la candeur de ceux qui enfin, se sentent à leur place. Il avait 20 ans!
Il en a maintenant 40. Il est assis devant sa feuille blanche, le petit matin arrive à grands coups de roses et d’orangers…  Il reste un peu de gris, celui si caractéristique de la fin de nuit. Ce gris teinté de bleu… Il adore se lever pour créer quand tout le monde dort encore. Il est encore maître des lieux. Aucun sons, cris ou rires des enfants, pas de téléphone qui sonne, de va et vient et de courses folles des matins d’école.
Il crayonne des sirènes, images de son enfance, des fantasmes masculins des années 50, il en fait des bandes dessinées… Il enrage. Il a bien besoin de cet argent que lui apporte ce contrat en or. De la reconnaissance aussi. Il souhaite enseigner les arts au collège et ce projet va lui en ouvrir les portes…  Il en a assez de vivoter au gré des bourses du conseil des arts, de petits contrats ici et là comme illustrateur. Parce que même s’il aime manier des couleurs et des pastels, lui ce qui le branche c’est la sculpture… Mais les vêtements des enfants, les vacances de l’été prochain et la voiture qu’il faut réparer et l’hypothèque et…. La liste n’en finit plus de s’allonger au fur et à mesure que la vie se vit… Et sa vie, pour rien au monde il la changerait. Il adore être l’amoureux de sa belle, ses enfants font sa joie quotidienne… et cette maison si belle, au bord de la mer… Oui il le sait, c’est un fleuve… Mais de là où il la regarde tous les matins, comme il la voit et comme il la sent. C’est la mer.  Mais pas une mer de sirènes. Il n’y pas de sirènes dans le St-Laurent. Des baleines, des oursins, des épaves… Mais pas d’histoires de sirènes… Il n’arrive pas à imaginer que les sirènes de son enfance, les sirènes que les pirates espéraient et redoutaient se trouvaient si près… Non. Les sirènes vivaient là où il fait chaud, pas là où la glace vogue sur la mer…
Il se sermonne un peu! On s’en fou de ces histoires… Les sirènes n’existent pas! Point à la ligne. Dessine une sirène, sculpte une sirène et empoche le chèque. Facile!!!
Il termine ses crayonnages, son café aussi. Le gris est définitivement parti. Bientôt il ne sera plus seul face à cette fenêtre. Il partagera la table avec les boîtes de céréales, les confitures et le rire ou les disputes des enfants. Il boira une autre tasse de café avec sa douce, sa belle… Ils s’essouffleront à vouloir que personne ne soient en retard, il la regardera partir les cheveux en bataille, encore! Il la trouvera si belle. Encore!
Il sourit à cette évocation!
Il soupire et décide de terminer là pour ce matin, il reprendra le travail quand les enfants seront à l’école, plus tard.
L’envie de réveiller doucement sa femme l’assaille. La sentir qui s’éveille tout en s’étirant près de lui, se coller à sa chaleur, à son amour, à son sourire si beau. Il est heureux de partager tous ses premiers sourires et ce depuis si longtemps déjà!
Il entre dans la chambre sur la pointe des pieds, il connait la légèreté de son sommeil à cette heure. Il souhaite se  blottir tout contre sa peau chaude, odorante sans la réveiller. Et soudain une vision! Il la voit la sirène!
Il existe bel et bien une sirène tout près du fleuve! C’est sa douce, sa belle, sa femme qui lui offre cette image saisissante.
Les draps rejetés au pied du lit, nue, sur le ventre. Elle offre à ses yeux amoureux ses fesses avec leurs courbes rebondies, ce creux de reins et cette peau soyeuse… Il ne manque qu’une nageoire à la place de ses jambes et elle existe, là tout juste près de lui. Dieu qu’il aime ce corps. Il va faire de son amoureuse la muse du musée.
Il est content de se blottir tout contre elle, car il sait maintenant qu’il travaillera fort et bien, qu’il sera fier de son œuvre, car il rendra hommage à la femme qu’il aime!
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Lui :

J’ai envie d’une coupe de vin vermeil, un désir de sommeil.
Mais celui-ci me fuit;
Il y a loin de la coupe aux lèvres.
Ce chaud liquide qui réchaufferait mon âme et ferait bouillir mes trippes.
L’ivresse du plaisir rend le désir contagieux.
Elle  repousse l’impossible auxquels nul n’est tenu, mais dont chacun est tributaire, tôt ou tard.
Enfin, me dis-je, qu’une fois l’orgasme consommé, au repos enfin, je goûterai.
Peine perdu, l’âme en peine, éperdue, j’ai goûté au plaisir, sans sombrer dans le repos du guerrier.
Ce samouraï onirique est bien irrité par toute cette activité.
Mes muses sont trop bruyantes!
Elles m’éloignent Morphée, avec qui j’aimerais bien flirter.
Je serais donc forcé de contempler mes fantasmes, de perturber ma douce moitié.
Transformant mon lit en un tourbillon de draps froissés.
Jusqu’aux premiers rayons de lumière, que mes paupières lourdes refuseront.
Ce fruit tant désiré, enfin offert. Il me fallait capituler pour gagner…
Ivre de fatigue, abandonné. Je sombre.
Eh merde!  Encore un retard au bureau…

dimanche 19 septembre 2010

Destriers

Elle :
Petite fille elle lisait des romans à l’eau de rose. La dame chez qui elle habitait en faisait la lecture compulsive. Des piles tout autour du fauteuil en tissus jaune doré. Elle n’avait qu’à passer par là, en prendre un en dessous de la pile et elle partait se cacher dehors, au parc ou dans sa chambre et elle aussi se perdait au fil des chapitres dans ces histoires rocambolesques, chevaleresques et romantiques. Elle ne comprenait pas encore trop pourquoi les dames étaient attirées par ces hommes autoritaires et souvent un peu brutes (mais au fond si tendres…), mais elle savait qu’après les disputes et les tensions venait les baisers enflammés. Et dans les livres à couvertures rouges, après les baisers venait l’amour. Venaient les chemises qui se déchiraient par la force de la passion et du désir de l’homme qui sent si bon, qui est si viril! Ensuite venaient les gémissements de la belle… À ce moment, elle était souvent contre un arbre, ou sous un saule près d’une rivière… Il faut ajouter à cette « éducation » amoureuse et sensuelle de la petite, tous les films de Walt Disney, où le prince charmant arrive au bon moment pour venir sauver la princesse d’une mort certaine, sinon d’un très long exil ou d’une horrible belle mère!
Dans tous ces récits épiques et amoureux se trouvait un élément commun. L’amour des chevaux. Les ballades en chevaux. Une ballade à cheval c’est tellement romantique. Et quoi de mieux dans les romans à l’eau de rose, que le romantisme à l’état pur ?? Et dites-moi, quel est le cheval idéal pour accueillir les fesses princières et charmantes ? Un destrier blanc, bien sûr ! La petite fille ne connaissait encore rien de l’amour, elle essayait bien de comprendre comment embrasser...  Elle se pratiquait avec sa bouche et ses lèvres sur son bras, le soir en se couchant. Elle se demandait, ce que la langue pouvait bien faire dans les baisers… Elle se sentait si seule parmi ces gens, à qui elle ne pouvait pas poser toutes les questions essentielles à l’amoureuse qu’elle voulait un jour devenir ! Car il n’y avait aucun doute, un jour il viendrait le prince charmant, il viendrait la chercher dans cette famille qui n’était la sienne que parce que l’état payait sa pension. Il viendrait certainement la prendre, l’amener sous un arbre et lui, lui enfin l’aimerait, longtemps, toujours ! Il la prendrait alors dans ses bras, l’embrasserait tendrement contre un arbre… Et lui arracherait la chemise…  La suite, elle ne la saisissait pas très bien, mais tout ça avait l’air complètement excitant, rassurant même !
La petite est devenue adulte, bien après les tumultes de l’adolescence… Des amours littéraires avec un correspondant vachement attirant, des baisers volés ici et là avec des amourettes, rien de bien enlevant, de trop déstabilisant. Elle est devenue femme et a continué de rêver à des amours enivrants, qui décoiffent, qui frissonnent et qui font battre le cœur plus vite. Elle s’en veut toujours un peu, car elle regarde l’homme qu’elle a choisi, le père de ses enfants… Elle n’est pas tellement heureuse dans ses bras, mais pas totalement malheureuse non plus. Elle sait qu’il en est de même pour lui aussi. Elle sait qu’elle ne frissonnera jamais sous un saule, près d’une rivière avec celui-là, mais elle sait que si elle le désire, il sera là toujours, stable, amical. Elle en arrive à blâmer ses lectures de jeunesse ! Depuis si longtemps qu’elle rêve à ces chimères qui n’existent que dans les films. Mais cette pensée existe en elle depuis si longtemps, cette idée d’amour plus fort, plus puissant germe en elle depuis qu’elle est si petite… Elle reste persuadée, même si c’est déraisonnable, qu’elle peut elle aussi être décoiffée contre un arbre, la chemise déboutonnée à la hâte des désirs qui montent et montent si vite que les boutons peuvent ne pas tenir la route…  Pour y parvenir elle doit faire cette place dans son cœur, elle doit prendre le chemin des esseulées, choisir la voie de la passion, plutôt que celui de la raison…. Elle y marche, y sautille, y coure sur ce chemin passionnel. Elle refait connaissance avec celle qui se pratiquait aux baisers, cette petite fougueuse, cette amoureuse, cette passionnée ! Sur ce chemin, elle y pleure plus que dans les romans de sa jeunesse, s’y sent plus seule aussi. Moins désirable, moins désirée que les héroïnes de roman.   Jusqu’au jour où… Où elle croise sur sa route, un homme, un plus grand que nature, fort et pourtant si fragile aussi, un homme qui sait voir les chevaux qui croisent sa route. Un qui est capable de les voir, mais aussi de partager cette vision avec elle. Elle sait qu’avec lui, les chevaux et les saules pleureurs entendront ses rires, ses soupirs et ses désirs battre contre sa poitrine.
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Lui :
Je roule, j’avale le bitume qui se déroule sous le camion. Je jongle aussi, perdu dans mes pensées, abruti par le millage qui s’accumule.   Saisir le moment!
Mais comment? Briser la routine qui s’agglutine comme une plaque de cholestérol dans mes vaisseaux, risquant de tout bloquer, d’empêcher la raison de vivre d’alimenter mon âme. La vie peut parfois être si lourde… L’envie de faire des folies, s’ébrouer, se secouer, comme un chien secoue son pelage mouillée… Je ne sais pas, tout briser? Brasser l’arbre pour en faire tomber les pommes, déclencher une révolution? Et mon travail? Les responsabilités…
Se sentir étouffé par les tâches, les engagements, les promesses. Se dire que c’est assez… Tout arrêter, faire demi-tour, se retenir de ne pas lancer le camion dans le terre-plein. Tout foutre en l’air pour… Pourquoi? Pour quoi?
Je déteste la sensation de vertige, quand rien ne va plus.
Mais j’exècre encore plus de me sentir coincé dans une position intenable.
Un crachin vient mourir sur mon pare brise, balayé par les essuies glaces. Si seulement la vie était aussi simple. Ce besoin immense d’un signe…  La montagne défile, au loin, derrière les prés. Les nuages, lourds de secrets, glissent lascivement le long des collines et des versants, cachant  pudiquement leurs ébats sur les sommets. J’ai encore tant à faire… Des inspections, des appels, des clients qui beuglent leur mécontentement. Soudainement, une vision furtive, un petit moment de bonheur, qui puise dans les souvenirs. Ces chevaux, dont les grands yeux noirs ont cette façon de se connecter sur l’âme. Cette nonchalance, cette désinvolture qui leur donne cette noblesse. Pouvoir leur dire « je t’aime » avec une simple offrande d’herbes grasses et appétissantes.
Je n’ai pas le temps de m’arrêter… Je dois être à St-Hilaire dans trente minutes.
Eh merde! Pourquoi pas? Un peu de folie… Ca semble si lointain?
C’est pourtant ce qui m’a toujours caractérisé… Cette facilité de mettre un peu de magie dans ces petits instants fugaces. Semer un peu de bonheur dans la vie des autres, et la mienne… Allez, je fais un virage illégal et repars sur les chapeaux de roue… Je les ai croisés il y a bien une dizaine de minutes. J’immobilise le camion à moitié sur la voie d’accotement, l’autre moitié dans l’herbe haute, au risque de m’enliser. J’ouvre la porte, et le temps pluvieux s’engouffre dans la cabine. Mon pied s’enfonce dans la boue, avec ce bruit de succion désagréable qui cherche à vous retenir… L’air frais me grise, me ranime. Ils sont là, derrière une clôture, à une vingtaine de mètres. Je traverse le ruisseau, les bottes détrempées. Je m’en fou. J’ai besoin de les toucher, de sentir qu’ils m’acceptent.
Juste pour décrocher. Ne plus penser. Juste être avec eux.
Le chef est un énorme cheval brun… S’il vient me voir, les autres suivront. Si j’étais chevalier, c’est ce cheval qu’il me faudrait. Un noble destrier, un cheval de bataille qui m’aiderait à me frayer un chemin au travers des rangs ennemis, à pourfendre les idées absurdes, la bureaucratie, la bêtise humaine… Je me sens l’âme d’un mustang, sauvage, fougueux… Mais dompté. Brisé. Viens!
Viens à moi… Je t’appelle. Viens mettre un baume sur mon existence pathétique. Consolons nous, comme deux frères… Laisses mes yeux plonger dans les tiens, me ressourcer dans ton essence. Aide-moi à chevaucher, à faire une incursion dans mon psyché, à investiguer mon état délabré, mon mal à l’âme incompréhensible. Le voilà qui s’avance, curieux, protecteur. Les autres restent en retrait. Je lui tends ma main et mon cœur. Il dépose le bout du nez dans ma paume ouverte. Je ne sais pas… Je ne sais plus, mais je pense avoir versé une larme. J’aurais pleuré de reconnaissance. Comme un miracle, pour moi, l’esseulé, je vois les autres s’approcher. Ils viennent, tous, me voir, me sentir. La joie déferle dans mes veines. Le temps s’arrête. Et vite, je croque quelques photos. Je resterais là, à les caresser.  J’aimerais leur dire merci… Mais je crois qu’ils savent. Ils ont compris, bien avant moi. À contrecœur, je dois retourner  vers le camion. Il y a cette femme… Autrefois petite fille. Dont l’enfance n’est toujours pas guérie.  Je vais lui envoyer mes photos. Il n’y a qu’elle pour me comprendre. La vie est tellement plus agréable à ses côtés. Mais j’ai peur de l’étouffer avec mes problèmes existentiels… Qu’à cela ne tienne, elle saura apprécier ce moment furtif. J’ai envie de le partager avec elle. Destrier… Canasson, étalon… Canaille, joyeux luron. Je me sens ruer… Ras le bol des enclos.
Merci, mes frères!  Je dois partir au galop, j’ai une princesse à sauver. Mon armure est rouillée, mais elle en a vue d’autres. Ce n’est pas une armure d’apparat, mais une armure de campagne.
Je mets le chauffage dans l’habitacle, pour chasser l’humidité qui s’infiltre sous la peau. Quelle belle journée. Je retrouve mes esprits. J’ai une bataille à livrer. Le camion repart, fendant les flaques d’eau.
Je suis heureux.