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mercredi 23 mars 2016

Ballerine toujours... (ôde à Lou)

Lui :

J’ai connu une danseuse de ballet classique.
Musclée.
Racée.
Aérienne.
L’air et le regard vers l’ailleurs, un pied dans notre univers, l’autre avec les chimères.
Ses chaussons de soies la portaient,  le tulle la soulevait.
Son âme n’aspirait qu’à être un mouvement gracieux qui ne pouvait venir d’ici bas.
Cette danseuse m’a porté.
Personne ne pouvait se douter qu’en son sein, se trouvait une autre vie.
Et elle dansait…
Comme si sa respiration en dépendait.
Une fuite loin d’ici.
Vers un monde éthérique sans bassesses, pur…
Un monde de sueur et de travail acharné aux airs de brises légères.
Un monde où la colère et le mensonge ne sont qu’un changement de rythme dans l’enchainement des pas et des gestes.

Son ventre a bien fini par grossir. Oh si peu.  Mais l’évidence était là.
Il aura fallu 6 mois pour réaliser qu’elle ne dansait plus seule.
Qu’à cela ne tienne, elle continuerait à danser.
Mais être mère vous ramène un ange au sol. Les nuits blanches, les nerfs à vif, les moments de bonheur aussi.
Être mère, c’est être dédié à son enfant comme une ballerine est dédiée à la danse.

Elle y retournera, j’en suis témoin.
Dans ma mémoire, je puise les images, les sons et les odeurs.
Gravés profondément.
Des créatures graciles et majestueuses, s’exécutant dans la douleur et la souffrance, baignées de sueurs, sans jamais de plaindre. Les notes de piano qui murmurent les gestes adéquats, ou martèlent les corps qui se jettent au sol. Les barres et les miroirs, témoins de ce travail acharné et titanesque.
Les corps, brisés, s’élèvent  vers l’essence de la pureté, le geste parfait.

Puis la monoparentalité finira par briser le rêve.
Elle devra bien se résoudre à trouver un travail plus payant pour élever son enfant.
Cet instant de plaisir qui est venu briser ses rêves et les remplacer par autre chose.

Bien des années passeront.
Des rires, des pleurs.
La maladie qui lui enlèvera la raison.
Jusqu’au jour où, dans mes bras, je deviens celui qui la porte.


Je la serre sur mon cœur, brisé.

Je suis sa mémoire.
____________________________________________________________________________
Elle :
La sueur, les pieds en sang, les orteils croches et la fierté d'y être enfin!
Danseuse, capable et officiellement professionnelle!
Que de travail, que de larmes, que de vigilance!!
Premiers contrats pour un petit spectacle et contrat plus important encore : Enseigner la danse et l'amour de celle-ci à des enfants. Faire avec eux la machine à laver, le papillon qui vole et leur donner l'envie de faire tous les jours des pointes, pour approcher la perfection...
La perfection en danse ça commence à 4 ans les amies...
Elle n'avait pas eu cette chance, venant d'une famille déchirée et dysfonctionnelle, elle a dû se battre pour faire accepter ses choix, son goût pour l'art. Ils n'y ont vu qu'un passe-temps... tant mieux. Ça lui a laissé tout le loisir de travailler dur sans relâche pour arriver ici, dans ce local rempli des reflets des miroirs et où elle croit entendre tous les cris d'efforts des danseurs qui travaillent un pas ou un porté.
La fierté qu'elle ressent!
Elle en est presque étouffée!
C'est une bonne période pour elle, elle s'est affranchie de ses parents, aime le grand Jules et il l'aime en retour. Ce sont de belles années qui s'en viennent. Des années où elle pourra perfectionner son art.
"Assez rêvassé" se dit-elle!
Elle se replace devant le miroir, rentre le ventre qu'elle n'a pas, lève le menton, pratique son sourire qui n'est pas si avenant et respire afin de commencer à recommencer sans fin les pas de base de la chorégraphie.
On n'entend dans la salle que son souffle et le bruit de ses pointes qui touchent le sol pour la soulever...
Sans relâche et jusqu'à la tombée du jour elle travaille.
Ça fait mal et ça fait du bien en même temps.
...
Le soir en sortant de sa douche, juste avant d'aller au lit, rejoindre la peau de son grand Jules, elle regarde son pot de pilules anticonceptionnelles... Merde... elle ne les a pas prises régulièrement... La peur au ventre ce soir là, elle n'a pas démontré son affection autrement qu'avec des baisers...
...
Plusieurs années ont passé depuis cette journée où tout semblait possible. Elle regarde son garçon dormir sur les manteaux des autres danseuses du cours et elle réalise que l'an prochain il ira à l'école et qu'elle ne pourra plus le trimballer comme ça. Elle fait ses dernières pointes en pleurant. Elle sait à ce moment que c'est terminé pour elle la danse. Elle sait que malgré le grand cadeau de 4 ans qui dort à poings fermés sur le son du piano et des pointes, elle sait qu'elle est en train de sceller son plus grand deuil. Elle ne sait pas encore qu'elle lui en voudra un peu, comme à la vie. Elle a enlevé ses chaussons de douleurs et en douceur est allé réveiller son grand : "Allez mon amour, on s'en va à la maison... dis au revoir aux dames"
Elle est partie vite, a coupé court aux embrassades et a pleuré tout le long du chemin.
...
L'histoire ne dit pas si elle a cessé de pleurer la danse, mais l'histoire nous a appris qu'on pouvait d'un œil sourire et de l'autre pleurer...
Il paraît que de cette pratique des deux sentiments l'a épuisé.
Il paraît qu'elle danse maintenant au ciel, avec sa mère qui lui fait de la soupe, son frère qui la dessine et sa sœur qui lui parle sans cesse de sciences et de biologie.
Il paraît qu'elle danse en regardant sa famille et elle pleure encore, de les avoir manqués à ce point-là.
 

samedi 18 février 2012

À tire d'ailes

Lui :

Ma grand-mère me disait toujours…

-Il faut nourrir les petits moineaux du Bon Dieu!
-Mais pourquoi, grand-maman?
-Parce qu’ils vivent de rien, d’un peu d’eau, de pain et de simplicité.
-Ah…
Je continuais à les observer, sautillants, affairés à picosser la mie de pain sur le trottoir.
Rêvant de m’envoler dans le ciel à mon tour, avec si peu de besoins.
Plus tard, avec le temps, l’image des petits moineaux de ma défunte grand-mère est venue me visiter, au gré des responsabilités qui s’accumulent. L’hypothèque, les enfants, le couple. Puis vint la famille reconstituée, le travail, les embouteillages. Le prix des denrées qui ne cesse  d’augmenter alors que les salaires piétinent.
Pourtant, à bien y penser, le moineau d’Amérique est un des oiseaux les plus agressifs de sa catégorie.  Sans pitié, il attaque les autres oiseaux sans relâches, les pourchasses. Il prend toute la place et revendique l’espace. Il ne supporte pas la compétition.
Il doit manger sans cesse, chassant, fouillant, pour survivre et assurer sa reproduction.
Il a un but; survivre.
Il doit faire face à une foule de prédateurs.
Du coup, la simplicité et la félicité des « petits moineaux du Bon Dieu » m’apparaissent moins euphoriques.
Ma grand-mère me racontait que toute petite au manoir, cadette d’une famille de onze, elle adorait nourrir les pigeons près du grand ruisseau. Mais qu’à l’occasion, sa mère lui demandait d’en tuer quelques un pour faire un pâté.
Bien en peine, elle les appelait et ceux-ci, tout guilleret de la voir, accouraient pour se faire casser le cou.
L’apparence dans tout ça est qu’on ne peut se fier à quoi que ce soit. Si c’est trop facile, trop beau pour être vrai; c’est probablement le cas.
Comme lorsqu’elle fut victime d’une crise cardiaque. Une fois rendue à l’hôpital, son état stabilisé, le docteur nous avais dit qu’il devait la garder sous observation au cas où.
Simple procédure.
La frousse s’est estompée. On s’est remis à respirer.
On a préparé l’autre joue pour le destin.
Et il a frappé.
Le téléphone a sonné chez moi. Le lendemain soir. Mon parrain voulait parler à ma mère. Elle arrivait tout juste, encore vêtue de son long manteau et de ses bottes hautes. Elle pleurait déjà, sans savoir pourquoi.
Lorsque je lui ai passé le téléphone, elle s’est effondrée.
Grand-maman était partie.
Je crois qu’elle ne s’en est jamais vraiment relevée.
Elle est morte d’une seconde crise cardiaque, à l’hôpital. Alors qu’elle était sous observation.
Je commence à comprendre pourquoi je fais des cauchemars où je suis poursuivi, traqué.
Je commence surtout à comprendre qu’il n’y a rien à comprendre.
Il y a de quoi devenir craintif et suspicieux.
Superstitieux?
Grand-maman  connaissait toutes les superstitions imaginables et les mettait en pratique.
Encore aujourd’hui, je l’entends me dire :
-Araignée du matin, chagrin. Araignée du midi, souci. Araignée du soir, espoir… Laisse-la donc vivre timone!
Je ne pouvais prononcer adéquatement l’appellation « petit monstre ». Forcément, celle-ci m’a collé à la peau.
Ma grand-mère me disait toujours bien des choses…
Je crois que lorsqu’on est blessé par la vie, cicatrisé, effarouché par le souvenir de n’avoir rien vue venir… Je crois que le besoin impératif de trouver une façon de survivre fait son chemin et nous tend la main pour nous garder la tête hors de l’eau.
C’est peut-être ça, finalement, qui est merveilleux avec les oiseaux.
Ils ne réfléchissent pas…
Ils sont à l’abri des tourments de l’esprit.
Cependant, nous ne sommes pas des oiseaux.
Il nous reste les allégories. Les images. La bonté.
Grand-maman me parlait souvent de la Sainte Vierge.
Elle y croyait tellement. Elle savait le lot de la mère qui s’efface derrière ses enfants et son mari. Elle savait l’extraordinaire courage de Marie qui a dû endurer la vision de son propre fils sur la croix.
Mais elle ne me parlait pas de ça… Elle me disait plutôt qu’un jour, elle aurait sa maison, avec des oiseaux, qu’elle prenait la peine de me dessiner, avec au-dessus du toit, un soleil radieux. Dans mon souvenir, j’entends encore les crooners qui chantent à la radio. S’ils avaient pu savoir le plaisir qu’ils pouvaient lui procurer.

J’aimais bien lorsqu’elle se choquait avec le sourire en disant « scram!!! »
C’est bon, d’avoir la visite de sa grand-mère de temps en temps, à travers ce millier de choses qu’elle pouvait bien dire.

Allez, je « scram » grand-maman.
On se revoit plus tard.
Tu m’en as tellement dit…
Ça fait quoi…  Presque 30 ans maintenant.
Tu me manques encore.
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Elle :
Tout doucement, ils viennent manger dans sa main. Ils sont volages, légers, mignons et peureux. C’est à tire d’ailes qu’ils viennent et repartent presque à la vitesse de la lumière! Ils sont légers et ça la fait rire! Combien de temps peut-elle rester là, à offrir pitances et amour à ces êtres ailés? Beaucoup! Ça fait rire ses enfants et son amoureux en est attendri. Il voit dans ce rituel de sa femme, toute la tendresse et la douceur qu’elle ne laisse passer que trop peu souvent. Quand il la voit comme ça, souriante, détendue et offerte au plaisir, une bouffée chaude d’amour l’envahit.
….
Quand elle marche dans le parc pour aller nourrir les mésanges, elle ne peut s’empêcher de penser à lui. Son père qui du haut de son presque rien, qui parlait fort et se vantait d’être tant respecté que les gens « viennent manger dans ma main ». Elle frissonne au souvenir de cette voix tonitruante! Car pour être craint il l’était.
Par tous!
Par sa mère, ses sœurs et elle-même. Toutes les fois où elle jouait à devenir petite comme une souris. Disparaître et ne pas faire de bruit. Être oublié par son père devenait plus qu’un jeu, mais un but à atteindre. Une façon de vivre doucement, sans faire de bruit, sans rien demander, ni espérer. Elle regardait ses sœurs et sa mère être aux petits soins, être aux aguets pour satisfaire toutes ces demandes, caprices et en était malade.
Elle doit se l’avouer aujourd’hui, c’est sa rigidité à lui qui l’a mené là où elle est. Sa force intérieure est calquée sur la sienne. Mais au lieu d’en abuser sur les gens qu’elle aime, elle poursuit son « œuvre » à lui. C’est à elle qu’elle s’attaque si durement. Elle n’est jamais assez bien, jamais adéquate, elle est insatisfaite d’elle-même. Quand elle se regarde dans le miroir, ce sont ces yeux à lui qui la jugent. Elle commence à peine à s’en rendre compte. Et ça la peine d’être devenue ce qu’elle a toujours combattu. Elle a tant et tant jugé ses sœurs et sa mère pour leurs abnégations, leurs soumissions à ce petit napoléon de petit salon! Et elle se devait d’admettre que bien qu’elle n’ait jamais plié devant lui, jamais baissé les yeux… Elle a intégré son discours jusqu’à la moelle et était devenue son propre bourreau.
Quel exemple fait-elle pour ses propres enfants?
Elle s’en veut un peu pour son manque de douceurs, pour ses peurs de décevoir, sa recherche d’être plus que parfaite toujours et tout le temps.
Elle regrette les instants d’amour volés par son manque d’abandon dans les bras de son amoureux.
…
Elle continue à marcher, en faisant craquer la neige sous ses pas… Elle tente de respirer profondément, une larme coule… Peut-être deux. Il lui reste maintenant à apprendre à vivre avec ce qu’elle souhaite devenir et apprendre à aimer cette dualité qui existe en elle. S’aimer ce n’est pas l’aimer lui. Elle veut apprendre l’amour et la douceur de soi, pour aimer mieux les gens qu’elle aime.
…
Tout doucement, ils viennent manger dans sa main. Ils sont volages, légers, mignons et peureux. C’est à tire d’ailes qu’ils viennent et repartent presque à la vitesse de la lumière! Ils sont légers et ça la fait rire! Elle respire et se sent bien!

mardi 5 octobre 2010

On voit ce qu'on veut (peut)...

Lui :
On voit ce qu’on veut…
Cette journée là, écœuré d’un emploi fade qui ne vise qu’à prendre en défaut, j’étais absorbé à consulter les cartes routières. Le GPS protestait, complètement paumé…
Je traversais un village perdu dans les champs. Le carrefour habité par des bâtiments anciens et colorés d’une autre époque. Un autre temps ou les gens se parlaient, prenant l’air sur leur balcon, se saluant.
Le carrefour était désert.
Un petit snack bar, dont les chaises désordonnées ne retrouveraient probablement jamais leur blancheur d’origine, donnaient à penser que l’endroit pourrait être accueillant, s’il était peuplé.
 J’y croisai une église. D’énormes érables de chaque côté de l’allée, et des sapins, pour adoucir la canicule et baigner les visiteurs d’une ombre rafraichissante.
Je ne sais pas pourquoi je m’y suis arrêté.
Ce besoin de changer le mal de place. De me ressaisir peut-être. Me retrouver, sortir de ma torpeur et de la routine.
Comment choisir lorsqu’on fait face à des choix déchirants qui nous ramènent à notre essence même. Cette impression qu’un mauvais choix puisse faire s’écrouler d’énormes pans de notre existence.
Pourtant, la mort engendre la vie… Elle fait de la place pour ce qui doit naitre et croitre.
On peut s’abrutir dans le travail, mais la réalité nous rattrape toujours.
Au début, elle nous fait une caresse, un murmure… Puis au fil des semaines, selon l’intensité et l’urgence du problème, elle nous bouscule de plus en plus. Elle devient un tourment, jusqu’à nous rendre malade, perdu dans les affres et la peur de quitter l’immobilisme rassurant.
J’imagine que les églises perdues ont aussi cette mission, celle de recueillir les âmes errantes qui s’y égarent…
J’y ai croqué quelques photos… Un peu désabusé sur le moment. À me demander à quoi rimait tout ça.
 Ce n’est que plus tard, que j’ai réalisé la tristesse de mes photos.
Comme si mon âme me montrait ma réalité. Moi, celui qui rit tout le temps. Celui qui dérange avec son rire tonitruant, maintenant silencieux… Comme un village au creux des champs. Déserté.
Il y a cet ange, qui me renvoie à mes devoirs, l’air perplexe.
Qui se demande bien ce que j’attends.
Quand?
Combien de temps?
Alors qu’un simple déclic, une simple décision, un plongeon dans l’action.
Jusqu’à la prochaine crise…
Existentielle ou non.
Un prochain carrefour pour m’amener vers de nouveaux horizons…
_________________
Elle :
Les anges sont tristes.
Du moins celui-ci.
Est-ce un ange d’ailleurs ?
Nul ne le sait.
Il est triste et seul.
Qui le voit ?
Qui remarque la patine du temps sur ses tempes, ses lèvres, ses joues ?
Non pas les amoureux, qui pourtant s’y adossent pour s’embrasser. Ils sont bien trop occupés de faire monter le désir, de faire monter la passion pour remarquer le regard qui les surplombe.
Non pas non plus ce mendiant affamé, assoiffé surtout, qui doit s’appuyer dessus pour arriver tout en haut des escaliers, afin de trouver un peu de chaleur, près des murs de pierres, là bas… Plus loin.
Il ne sait pas si tous les anges sont tristes.
Mais il sait une chose, c’est qu’il est forgé de cette manière.
Il aurait tant voulu être souriant, confiant.
On l’a coulé, triste et pesant.
Il sait qu’on ne peut changer sa nature profonde.
Quoi qu’il arrive, son regard sera pour toujours, du côté du découragement.
Le plaisir, apparemment, ne faisait pas partie des intentions de l’artiste qui l’a imaginé, façonné, travaillé, inventé.
Cet ange est triste.
Tel est son destin.
…
(Cette photo me touche beaucoup.
Je l’ai reçu par courriel un jour où tous les sentiments éprouvés n’étaient pas une option. Je trouvais tellement intense cette synchronicité entre l’image et mon sentiment intérieur. Comment pouvait-il savoir à ce point comment je me sentais ?
Peut-être n’en savait-il rien au fond. Peut-être était-ce là un hasard, comme la vie sait si bien en mettre sur notre chemin, comme pour nous faire croire qu’il y a un sens, un destin.
Ça, je ne le saurai jamais.)
 

dimanche 26 septembre 2010

En clair obscur

Elle :
J’aimerais avoir la foi.
Une vraie, pas une de celle qui vient lors des mauvais moments à passer.
Petite, j’allais à l’église le matin avant d’aller à l’école et j’espérais être complètement chavirée par un appel de Dieu.
Je viens d’une culture religieuse mixte. La semaine, catholique et la fin de semaine protestante. J’aimais les rites chez les catholiques. La répétition comme un mantra des prières, des codes précis où on ne peut se tromper.  Chez les protestants, j’aimais la communauté, le fait qu’il y avait beaucoup d’enfants, l’école du dimanche. Et les chants ! Chanter à l’unisson des prières, des odes à Dieu. Juste d’y penser me donne le sourire.
J’ai aimé avoir la foi. J’aimais cette idée que Dieu m’avait choisi, je me sentais privilégiée d’être de sa famille. Je priais le soir et le matin et le midi aussi. J’avais cette idée qu’il fallait que je sois dans les rangs de Dieu pour être sauvée. J’avais compris la notion chez les protestants où l’on doit accepter Dieu dans son cœur pour l’être. Chez les protestants, personne ne le choisit pour nous à la naissance. C’est un choix éclairé que l’on fait dans un cheminement d’éducation religieuse. J’aimais cette idée de pouvoir avoir le choix.
Je continuais tout de même à fréquenter les catholiques, car il y avait là tant de beautés dans les lieux de culte. Et les odeurs d’encens et la chaleur des cierges. Je me sentais coupable tout de même de regarder toutes ses statues (interdites chez les protestants) et de voir tous ces gens à genoux devant des saints (qui n’existent pas non plus chez les protestants…). La culpabilité ne m’empêchait tout de même pas de magasiner dans l’une et l’autre de ces branches chrétiennes. Je prenais ce qui me plaisait chez l’une et ce qui me plaisait chez l’autre et m’inventait une croyance bien à moi, à l’image de mon identité un peu décousue, de fille déracinée. Je m’inventais une religion aux branches multiples.  
J’ai aimé avoir la foi, mais je l’ai perdu. Je suppose que ça s’est fait graduellement, au fil des lectures, de mes réflexions aussi. Je l’ai perdu comme on perd ses clés. Je l’ai cherché un peu au début et ensuite, voyant que je ne la retrouvais pas, eh bien j’ai abandonné la recherche. J’ai perdu la foi dans un acte de révolte. Dans un moment où la plupart des gens se tournent vers Dieu et demandent des comptes, le pourquoi du comment. Moi j’ai senti au plus profond de moi que si Dieu existait, il ne permettrait pas que des gens se tuent aussi jeunes, par désespoir.
J’ai perdu la foi, dans un geste d’éclat, lors d’un chant (moi qui aime tant les chants…) d’anniversaire, chanté à mon amie I., morte par pendaison, morte par choix. Un chant d’anniversaire, car ses funérailles se sont déroulées la semaine de ses 18 ans. Entendre et voir tous ces gens dans une seule voix lui souhaiter bonne fête (!!!!), m’a scié les jambes, a enlevé l’idée de Dieu dans mon âme, dans mon cœur. J’ai été révolté de voir ce guide spirituel nous faire chanter un chant si vivant, pour mon amie qui était si morte.
Je me suis levée, j’ai marché vers les deux immenses portes, par l’allée centrale, j’ai regardé bien devant moi et je suis sortie. Les portes ont claquées. Dans mon souvenir c’est comme si le bruit était assourdissant. Mais je suppose que c’est mon cœur qui battait de façon assourdissante, mon cœur qui faisait tout ce bruit à l’intérieur de moi. J’ai quitté Dieu en claquant la porte. Je me suis assise sur les escaliers du perron de l’église, tout près de mon prof préféré, mon mentor, mon guide de vie de l’époque. Il m’a regardé, m’a dit simplement quelque chose du genre : « C’est assez hein ? »… « Oui, c’est assez… » Et on est partis.
J’ai quitté Dieu en claquant la porte et depuis j’aimerais avoir la foi.
Je garde de cette époque, la fascination des rituels, l’amour des cierges allumés et des odeurs d’encens. J’ai cette curiosité de la foi des autres et je suis intéressée toujours, d’en savoir plus. Je photographie les églises, comme d’autre le font de leurs amis. Car je crois que ces lieux sont pour moi encore aujourd’hui, des lieux de paix, de calme et de réflexion.
Un jour j’ai claqué les portes sur ma foi, mais pas sur la beauté que la foi a engendrée dans le monde.
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Lui :
Les nuages peuvent être violents, dramatiques, mais aussi légers, voir vaporeux.
Parfois, ils enveloppent l’environnement et transforment notre monde, le rendent propice à l’apparition des chimères.
Marcher en altitude devient une aventure, favorise l’introspection.
Ces volutes blanches qui caressent les cimes, comme des amants qui se retrouvent enfin et s’étreignent avec le troublant désir de ne plus jamais se séparer.
Cette magie puissante qui fouette l’imagination. Ce plaisir qu’on a, en avion, d’enfin voir les nuages de proche, et cette envie de pouvoir les toucher, comme s’ils étaient palpables et doux.
Évidemment, il était prévisible que le clergé récupère cette impression pour décrire le paradis, perché dans le ciel, hors d’atteinte si ce n’est que dans la félicité et la mort.
On ne revient pas du paradis.
Comme on ne revient pas de l’amour.
À moins que le paradis devienne un enfer.
Lesquels n’existent pas l’un sans l’autre.
Cet équilibre troublant, démontrant que la vie n’existe pas sans la mort, que la lumière n’existe pas sans obscurité.
Cette croix, un peu orgueilleuse, qui ne daigne pas toucher le ciel, qui se garde chaste de ne pas l’effleurer, peut-être dans la crainte d’y succomber.
Cette image plus spirituelle que charnelle, qui me désole dans sa retenue. Je la trouve contre nature. Elle me trouble, car je la trouve belle aussi.
C’est un clair obscur.
C’est la piété inondée de lumière, sur fond de néant. Au-delà, point de salut.
Pourtant…
Les hommes qui ont érigés ces monuments étaient souvent bien pauvres. Le pouvoir religieux ayant commandés pareilles réalisations se couvrait d’or à même leurs poches et leur sueur.
L’église commande l’humilité.
Le peuple est le réel pouvoir, mais se laisse gouverner par le roi.
Il n’y a pas de logique sans absurdité…